« Mandragore » : interview de Mandragore

Connaissez-vous la légende de la Mandragore ? C’est une plante magique qui pousse sous les pendus, quand la dernière éjaculation du mort tombe dans la terre. Elle peut exaucer tous vos désirs, mais son pouvoir peut aussi se retourner contre vous. Quand un vieux savant entreprend de créer une Mandragore humaine, il obtient une petite fille aux pouvoirs maléfiques. Elle va subjuguer et mener à leur perte ceux qui l’approchent !

Ce roman de l’écrivain allemand H.H. Ewers (1871-1943) est adapté aujourd’hui en BD par la scénariste, dessinatrice et musicienne rennaise Mandragore ! Une autrice qui a le même nom que le roman… Coïncidence ? Séance interview !

 

Bonjour Mandragore ! Donc tu as publié une BD intitulée « Mandragore » ?

En effet, mon pseudonyme vient de ce roman ! Je l’ai lu quand j’avais 16-17 ans. Je cherchais un pseudo « sérieux » à cette époque. Une copine m’a prêté le roman, et cela m’a marqué.

Non pas que j’aie particulièrement adoré le personnage principal, qui est très spécial, mais j’ai aimé tout le coté imaginaire et l’ambiance fantastique, qui me passionnaient à l’époque.

 

Qu’est-ce qui t’a particulièrement plu dans cette histoire ?

C’est un peu l’équivalent féminin de Frankenstein. On retrouve l’idée de la monstruosité. Où s’arrête l’humain ? Où commence l’humain ? On retrouve aussi cette trame du conte de fées classique. De la même façon, Pinocchio ou la petite sirène ont été des personnages appartenant au monde de la fantaisie. Ils ne sont pas humains et souhaitent le devenir, mais leur destin les en empêche.

On y retrouve aussi des thématiques qui m’intéressent beaucoup, comme la dualité entre le bien et le mal. Finalement, dans cette histoire, les personnages sont quasiment tous mauvais, à part le jeune Wolfchen qui est le souffre-douleur. Chacun ne pense qu’à soi et essaie de profiter de la situation. Mandragore n’est pas plus mauvaise que les autres, elle est juste reconnue comme telle.

Cela m’a aussi permis de découvrir la légende de la Mandragore, que je ne connaissais pas avant. L’auteur a écrit plusieurs autres romans dans la même veine ésotérique, avec toujours cette ambiance fantastique, à la limite du diabolique.

 

L’auteur H.H. Ewers était un personnage assez trouble.

Oui, il a été critiqué pour avoir eu des relations avec les nazis. Il était très connu dans l’entre-deux guerres, et très apprécié par les SS et par Hitler. Ils lui ont offert un poste à la propagande, mais cela s’est très mal passé. Il n’avait pas la liberté de faire ce qu’il voulait, donc il a claqué la porte. Cela s’est vite retourné contre lui : ses livres ont été interdits et brulés par les nazis, et au final il s’est retrouvé dans l’autre camp.

Il est resté très connu en Allemagne, il y a eu trois adaptations cinématographiques de cette histoire, dont la dernière date des années 50. En France, le personnage de Mandragore est moins connu.

 

Comment t’es tu lancée dans cette adaptation ?

L’idée de cette adaptation trottait depuis longtemps dans ma tête. J’aime changer de registre à chaque nouveau projet. J’avais envie de revenir au récit « classique » et à la fiction après mes précédents ouvrages qui étaient des récits de voyage. Je trouvais cela étonnant qu’il n’y ait pas encore eu d’adaptation en BD de ce roman, car cela s’y prête très bien : il y a de belles scènes, de belles ambiances qui ne demandent qu’à être mises en images. La thématique de la Mandragore est aussi dans l’ère du temps, avec les histoires de sorcellerie, de magie… J’avais plusieurs projets en lice, mais pour celui-ici j’ai reçu une bourse du CNL, cela été un déclic.

 

As-tu suivi scrupuleusement le roman, ou en as-tu fait ta propre interprétation ?

J’ai commencé par travailler à partir de mes souvenirs de lecture de l’époque. Certaines scènes ressortaient déjà plus que d’autres. C’était donc au départ un travail à partir de ce feeling, ce qui m’a permis de ne garder que les scènes les plus importantes et de les épanouir. Quand j’ai relu le roman, j’ai trouvé certaines scènes trop longues ou d’autres pas assez approfondies, j’ai donc travaillé en ce sens.

Dans une BD, le rythme ne peut pas non plus être le même que dans un roman. On ne peut pas donner la même importance à chaque scène. D’autant plus que l’histoire se déroule sur vingt ans. J’ai aussi retouché certains dialogues, j’ai ajouté une scène, et j’en ai même transformé quelques unes ! Par exemple, la scène de l’accident de cheval était au départ un accident de voiture ! Mais dans mon souvenir, c’était avec un cheval, et puis je trouvais cela plus sympa graphiquement.

J’ai donc pris ce qui me plaisait, mais cela reste tout de même très proche du roman.

 

Combien de temps t’as pris la réalisation de cette BD ?

Pour mon bouquin précédent, « Ipak Yoli », je ne m’étais pas donné de limite de temps, et au final cela m’a pris presque six ans. Cette fois, je me suis fixé une deadline sur un an. J’ai travaillé le story-board avant de commencer, et je me suis imposé un rythme à la semaine. Au final j’ai procrastiné pendant 6 mois et il a fallu mettre les bouchées doubles sur les six derniers mois !

 

Les couleurs sont très réussies dans cet album ! Comment procèdes-tu ?

Je réalise d’abord des originaux au format A3 en noir et blanc, avec plusieurs types de crayons à papier. Cela me permettait d’avoir des nuances intéressantes. Puis je les scanne et je mets en couleurs numériquement en me basant sur les crayonnés. J’aime les ambiances colorées fortes, sans forcément beaucoup de couleurs différentes. Dans mon imaginaire, l’histoire de Mandragore était très colorée.On retrouve un peu l’univers des bordels de Toulouse Lautrec, et de toute cette époque haute en couleurs !

 

Cette BD est publiée chez « L’Oeuf », une maison d’édition indépendante rennaise, dans laquelle tu travailles. Peux-tu nous en parler ?

Nous existons depuis vingt ans, nous publions eux ou trois livres par an. Nous commençons à avoir un beau catalogue ! C’est un peu une bataille car cela ne dégage pas beaucoup d’argent, mais nous arrivons toujours à concrétiser de beaux projets atypiques. L’équipe se reforme régulièrement, avec des départs et des nouveaux venus. Le coté « coopérative d’auteurs » au niveau local me plaît bien, cela donne lieu à de belles émulations. L’avantage par rapport à une maison d’éditions est que nous défendons les livres que nous publions sur la longueur, souvent sur plusieurs années.

Je suis par exemple très content que nous ayons pu publier « Ampère », la première BD de Vincent Normand, cela lui a permis de devenir légitime en tant qu’auteur !

 

Si les lecteurs de la Loutre Masquée souhaitent se procurer les BD de « L’Oeuf », où peuvent-ils les trouver ?

Depuis trois ans nous travaillons avec un diffuseur indépendant, Makassar, et cela se passe très bien. Quand un album sort, on le trouve généralement dans les librairies spécialisées en BD. Nous sommes référencés, donc les lecteurs peuvent aussi les commander en magasin. Enfin, il est possible d’acheter les BD en ligne sur notre site.

Je pense que l’idéal reste l’achat en direct, de façon locale, auprès des auteurs ou des éditeurs ! Cela permet de soutenir les projets locaux, c’est important ! Par exemple, avec « La vilaine », j’ai découvert qu’il y a énormément d’auteurs à Rennes !

 

Tu as d’autres projets en vue ?

Oui, j’en ai plusieurs. J’ai écrit un scénario sur les rapports entre la folie et l’art, qui se déroule dans un monde où l’art n’a plus sa place. Le personnage principal est le dernier des peintres. Je cherche encore quel style de dessin serait le plus adapté. Je suis aussi sur un autre projet avec une amie sur le thème de la communication entre les humains et les animaux. Je vais devoir me mettre en immersion avec les animaux !

Actuellement nous faisons aussi un spectacle en lien avec ma BD précédente, « Ipak Yoli », sur le thème de la route de soie. Il y a de la musique et du dessin en direct. Et j’aimerais bien refaire un disque aussi !

 

Une BD fantastique que le Loutre vous recommande vivement !

Merci Mandragore !

Pour commander la BD, rendez-vous sur le site de « L’Oeuf ». Actuellement, avec la fermeture des librairies, les frais de port sont offerts !

 

 

En bref

Un one-shot
Auteur : Mandragore
Editeur : L'Oeuf


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BennyB

Co-fondateur de la Loutre Masquée, il est né en 1743, un samedi. Son but dans la vie : rendre le monde meilleur, avec des sites internet à base de loutres. Et il trouve que Spirou a vachement plus la classe que Tintin, quand même.
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