« Détour par Epsilon » : interview de Lolita Couturier à Quai des Bulles


Ecrit par Monsieur Geminga le 04 janvier 2024

Dans « Détour par Epsilon », les couleurs sont lumineuses et le ciel toujours bleu. Au fil d’un récit poétique, Lolita Couturier nous dépeint sa post-apocalypse ensoleillée.

Une nouvelle série de science-fiction originale, dont nous avons eu la chance de discuter avec l’autrice au festival Quai des Bulles !

 

 

 

Bonjour Lolita ! Pour commencer comment t’est venue l’idée de « Détour par Epsilon » ?

Lolita Couturier : J’ai commencé à créer cet album dans le cadre de mes études à Paris. On devait rendre une BD qui serait potentiellement éditable. On avait trois mois pour ça. C’était très court, mais j’avais déjà les personnages en tête et des des bribes de l’histoire depuis longtemps. Par exemple, je dessinais déjà le personnage de Tom depuis 2018 et je me disais : « Il faut que tu fasses une bédé ».

J’ai aussi pioché dans mon univers personnel. Ensuite j’ai fait un voyage dans le sud de la France, à la mer. Cela m’a inspiré les couleurs et toute l’esthétique, l’ambiance colorée, les paysages.

Finalement, tout cela a été écrit dans un sentiment d’urgence. C’est venu assez instinctivement.

 

Ton style d’apocalypse tranche avec le style post-apocalyptique classique. Cette inspiration est-elle venue de ce voyage ?

L.C. : Je discutais avec mes potes, et je leur disais que je ne pourrais pas travailler non stop sur une BD sur un sujet aussi déprimant. Je voulais m’en sortir indemne ! J’ai donc choisi de faire quelque chose de positif.

Quelque part c’est aussi un besoin. Notre génération entend parler d’apocalypse tout le temps. Moi j’adore le post-apo et l’anticipation mais c’est hyper déprimant. J’avais envie d’un autre regard plus positif, qui ne s’attarde pas sur l’apocalypse en elle-même mais surtout sur la manière dont on fait avec, comment on se débrouille.

Et finalement tout le monde finit par s’adapter. C’est ce qu’on commence à faire en ce moment même d’ailleurs.

 

Tu n’expliques pas non plus d’où vient le cataclysme. Quelles sont tes références dans le style post-apo ?

Road trip estival

Lolita Couturier : Le post-apo j’en ai bouffé en manga pendant mes années collège. Il y avait aussi la mode du survival dérivée de « Battle Royal ». C’est quelque chose que j’aimais beaucoup parce qu’il y avait de l’action, de la tension. Les personnages doivent dépasser leurs limites. Plus récemment, une de mes grosses inspirations a été la BD de Gipi : « La terre des fils ». J’y fais d’ailleurs un petit clin d’œil dans la BD.

Dans cet album, Gipi raconte l’histoire de la passation. Après l’apocalypse, plus aucun livre n’a été écrit et l’histoire explique que s’il n’y a pas la passation de la mémoire, il n’y a pas la connaissance de l’apocalypse. Ceux qui naîtront après l’apocalypse feront avec ce qu’ils voient en considérant que c’est normal, sans imaginer ce qui a pu se passer, sans comprendre.

 

Est-ce que cette BD t’as inspiré le personnage de Vlad ?

L.C. : Complètement. « La terre des fils » m’a inspirée par le travail incroyable qu’ont fait les auteurs et les traducteurs. Les enfants parlent super bizarrement parce qu’ils ont appris à parler avec leur père laconique, qui leur a à peine transmis la langue, et donc ils inventent des mots pour décrire leur environnement.

Je trouvais ça vraiment intéressant de faire parler les personnages différemment. Par ailleurs, j’ai une mère d’origine cambodgienne qui ne parle pas parfaitement le français et je me suis dit que les persos n’étaient pas obligés de parler le français commun non plus. Finalement on ne sait pas trop pourquoi Vlad parle bizarrement. Certains disent qu’il aurait un accent bourguignon ! (rires)

 

Lélé est-il un personnage imaginaire qui représente la force intérieure, cachée, de Tom ?

L.C. : C’est ouvert à interprétation. Souvent, je trouve que les interprétations des gens ont toutes beaucoup de vérité. Je voulais que cela reste ouvert parce que je n’aime pas donner la réponse. Je pense que ça enferme trop le récit. Et je pense aussi à tous les lecteurs qui étaient contents de leur propre déduction. Finalement, je considère que l’œuvre leur appartient

il y a aussi un truc auquel on a moins pensé : j’avais besoin de ce perso pour rendre compte de l’émerveillement de l’enfant face au monde détruit. Pour moi, les deux fonctionnent en tandem. Tom vit des moments de désespoir, Lélé est là pour lui montrer qu’il existe encore de belles choses. D’ailleurs, ces scènes sont les premières que j’ai imaginées. Des scènes contemplatives : on s’arrête et on regarde.

 

Dernière question sur le personnage d’Ido. Il a mis Tom enceinte et l’a jetée hors du bunker. Pourtant, on l’impression qu’elle est toujours très attachée à lui. On ne voit ce personnage que sous la forme d’un fantôme, dans une très belle planche d’ailleurs. On en saura plus sur lui ?

Les départs en vacances, c’est toujours stressant.

L.C. : Je ne sais pas encore si je vais en reparler dans le deuxième tome. Ido appartient à son passé. Tout le but du premier tome, c’est de montrer qu’elle arrive à s’en défaire. Donc est-ce qu’il faut vraiment retourner là dessus ?

Ce personnage est inspiré de mes propres relations. En filigrane, cette aventure parle de rupture. En plus de son bébé, toutes les nuits sont hantées par son ex. Il est toujours là, dans ses pensées, tel un fantôme qui la manipule. Et elle, elle ne peut pas s’en détacher et, malgré sa trahison. Je pense que ça reflète les sentiments que l’on vit lors d’une rupture.

 

« Détour par Epsilon », c’est de la SF qui change de ce que l’on voit habituellement. Chez les Humanoïdes Associés, les dessins sont souvent très réalistes. Dans ton album, les couleurs sont chaudes, le trait est léger. Quelles sont tes inspirations en termes de dessin ?

Lolita Couturier : J’ai été visuellement éduquée par le manga, notamment dans la manière de découper mes planches. Dans la séquence de combat (contre des zombies sur une autoroute, ndlr), mon but était de faire une scène typée manga.

A côté de ça, le côté plus contemplatif vient plus de la BD franco-belge, que j’ai commencé à lire sur le tard. Par exemple, j’ai adoré “Les grands espaces” de Catherine Meurisse. Il y a des couleurs et une grande douceur dans le style.

 

Comment l’idée de publier chez les Humanoïdes Associés t’es venue ?

Lolita Couturier : A la base, je n’ai jamais pensé aller voir les Humanos. Je suis passée par un agent que j’ai rencontré via mon prof. C’est lui qui m’a dit qu’ils cherchaient des femmes qui faisaient de la SF mais personnellement, je n’avais jamais lu leur revue.
D’ailleurs je ne m’y connais pas tant que ça en SF, je ne suis pas tellement référencée dans ce style et c’est pour ça que ma SF peut donner une impression un peu étrange aux habitués.

Actuellement, les Humanos ont vraiment une volonté de s’ouvrir à d’autres types de dessins. Je pense que c’est utile parce que c’est une maison d’édition qui a toute une histoire et qui passe sous les radars de ma génération. Ils vont à priori arrêter de ressortir les anciens numéros de « Métal Hurlant » qui datent des années 80. Ils vont se concentrer uniquement sur des nouveaux récits, avec des nouveaux auteurs. Et à l’origine, Métal, c’était ça, une revue impertinente qui faisait découvrir.

Je vais d’ailleurs participer au prochain numéro !

Dédicace de Lolita Couturier

Lélé sous un arbre

« Détour par Epsilon » est sorti en septembre 2023 chez les Humanoïdes Associés. Un grand merci à Lolita Couturier pour cette interview et pour la dédicace !

 



En bref

Série en cours (1 tome paru)
Une BD de : Lolita Couturier
Édition : Les Humanoïdes Associés



Découvrir nos interviews réalisées à Quai des Bulles 2023 !


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Monsieur Geminga

Ragondin moustachu à la barbe mal taillée, il va tenter de s'imposer parmi les loutres en tant que rédacteur-rongeur. Vous le croiserez peut-être dans son habitat naturel, sur les bords de la Vilaine, en train de grignoter un Métal Hurlant.

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