« Cosmik Roger » : interview de Julien/CDM à Quai des Bulles

Attention, attention ! Vous allez assister à un grand moment journalistique et loutristique ! Lors du festival Quai des Bulles à Saint Malo, nous avons eu l’honneur de réaliser une interview de Julien/CDM, le dessinateur de « Cosmik Roger » !

Parue dans Fluide Glacial, cette parodie de science-fiction vaut le détour intergalactique : la Terre est surpeuplée et polluée, et le gouvernement charge Cosmik Roger de sillonner l’espace à la recherche d’une nouvelle planète à coloniser. Sauf qu’il est alcoolique, loser, minable… mais hyper drôle ! Situations absurdes, créatures improbables, voyages dans le temps rocambolesques, bistrot galactique… On est fans !

Julien/CDM nous raconte ici sa passion pour la science-fiction et les séries Z, mais aussi pour le rock’n roll et plein d’autres choses !

La Loutre Masquée : Bonjour Julien ! Tout d’abord, un grand merci à toi ! J’ai découvert Cosmik Roger très récemment, je m’y suis plongé à fond, et ça a été une vraie claque ! Étant fan de Star Wars et de Valérian, ce n’est vraiment que du bonheur de découvrir une parodie comme celle-là, qui se moque d’elle-même et qui brise tous les codes !

Julien/CDM : Merci ! C’est un peu cela l’idée effectivement, de jouer avec tous les poncifs du genre, pour les détourner les uns après les autres.

LLM : D’où est venue cette idée de faire une parodie de science-fiction ?

J/CDM : C’est un peu culturel. J’avais 6-7 ans quand Star Wars est sorti. J’ai pris cela en pleine tronche étant môme. J’avais aussi beaucoup de BD à la maison, et j’avais un intérêt pour les histoires de SF. C’était Valérian évidemment, mais pas que ! Il y avait « Les pionniers de l’espérance », des vieux machins de Raymond Poïvet. J’avais été très marqué par « Les naufragés du temps » de Paul Gillon, que j’avais adoré, et qui tient toujours la route d’ailleurs. Mes copains étaient très branchés sur la littérature SF, moi un peu moins. J’ai lu Asimov et Philippe K. Dick, puis je suis passé à d’autres choses. Je n’ai donc pas tellement creusé l’aspect vraiment littéraire, mais j’ai bouffé beaucoup de nanars, dès qu’il y avait un vaisseau spatial ou un extra-terrestre.

Je ne me considère pas comme un fan absolu de SF ou un spécialiste, mais je trouve que c’est un domaine où il semble y avoir une sorte de liberté d’écriture, où l’on peut s’affranchir de plein de questions de scénars, jouer sur les paradoxes temporels… et ne pas être dépendant d’une iconographie existante : contrairement à la BD contemporaine ou historique, tu peux faire vivre, mourir, réapparaitre tes personnages à volonté !

LLM : Dans la SF, il y a aussi beaucoup de possibilités de planètes, de créatures…

J/CDM : Tout à fait ! J’aime aussi beaucoup le « cinéma B » : les choses un peu bricolées, un peu mal faites. J’étais lecteur de « Mad Movies » étant ado et jeune adulte. Le journaliste principal de « Mad Movies », Jean-Pierre Putters, a publié « Ze craignos monsters », une anthologie sur tous les nanars du cinéma. Cela allait des films de la Hammer, avec l’épouvante anglaise un peu gothique, jusqu’aux films d’Ed Wood. Dans cet ensemble visuel, je me reconnaissais : les monstres pourris, les effets spéciaux faits avec du latex… Vraiment l’inverse de Star Wars, où tout est calé, minutieusement designé. Ce côté bancal me plaisait. Cela a été une grosse inspiration, notamment pour toute la galerie de monstres. Cela m’a impressionné qu’à une époque des gens aient très sérieusement travaillé sur des films aussi ridicules, en sacrifiant parfois leur vie pour cela. Il y a aussi quelque chose de l’enfance qui est très touchant. Je revendique toujours ce côté-là, ce qui ne m’empêche pas en parallèle faire d’autres projets sur la politique, la Françafrique, le Front National… tous ces phénomènes qui m’intéressent aussi. Je pense que ce serait dommage d’exclure l’un au profit de l’autre.

LLM : Le tome 1 de l’intégrale de « Cosmik Roger » commence par une dédicace de Jean-Claude Mézières, le dessinateur de Valérian. Son acolyte Pierre Christin et lui ont apprécié ta BD ?

J/CDM : Mo/CDM, le scénariste avec qui j’ai réalisé « Cosmik Roger », connaissait Jean-Claude via ses relations familiales. Je l’avais aussi déjà rencontré. On lui a très vite parlé du projet, disant que cela va ressembler à Valérian sans en être vraiment, avec un côté plus déconnant… Il a toujours répondu : « Allez-y les petits gars, vous avez ma bénédiction ! ». Au final, on ne l’a jamais vraiment impliqué dans ce projet. De plus, certains lecteurs n’ont jamais vu la référence à Valérian. D’autres me reprochent que Roger est un Valérian loser, alcoolique… Je leur réponds qu’en y regardant de plus près, Valérian n’est pas un winner non plus ! Il est souvent à côté de ses pompes, il est un peu couard, un peu ridicule… C’est souvent Laureline qui prend les bonnes décisions. C’est vraiment une héroïne forte !

LLM : Tu as vu le film Valérian ?

J/CDM : On va élucider tout de suite ce problème : absolument pas ! (rires)

LLM : Okay ! Une question qu’on a du souvent te poser : D’où vient ce nom, Julien/CDM ?

J/CDM : CDM veut dire « Chieur De Mondes ». C’était le nom d’un fanzine auquel je participais, un truc vraiment très amateur, fait par des lycéens à Paris. Ce nom vient de la culture BD, c’est le mélange de deux types de BD qu’on adorait à l’époque : « Tueur de Monde » de Moëbius, et « Chiures de Gomme » de Jacques Tardi. Deux bouquins très différents mais qu’on vénérait, et qu’on a eu envie de mélanger pour le titre de notre fanzine. C’est ensuite devenu le nom d’un groupe de musique pendant quelque temps. Certains d’entre nous ont gardé les initiales « CDM » à leur nom, d’autres l’ont lâché. Par exemple, Ralph Meyer était Ralph/CDM à la base. Dans ses premières BD, on trouve d’ailleurs beaucoup de références à cela, dans les décors notamment. D’autres n’ont pas continué dans la BD, ils sont partis vers le graffiti, la peinture. On était une petite dizaine ! Depuis quelques années, je signe aussi des projets sous mon vrai nom.

LLM : Tu parles de musique, c’est un thème que l’on retrouve dans un épisode de « Cosmik Roger » : Roger se révèle être la réincarnation d’Elvis Presley et part dans une tournée cosmique appelée le « Tragical Cosmik Tour ». Es-tu toi-même musicien ?

J/CDM : Oui, en amateur. Pour moi la musique est indissociable de la BD. Il n’est pas question que je n’en parle pas à un moment donné. Le scénariste Mo/CDM est dans le même esprit, on s’est dit qu’il fallait absolument faire jouer de la musique à nos personnages. C’est une idée un peu bizarre, mais on peut se le permettre : on fait de la SF déconnante ! C’est important pour nous que la musique soit présente.

Il y a même eu des hors série de Fluide Glacial sur les Stones et sur les Beatles. On a donc fait une histoire de « Cosmik Roger » sur les Beatles, qui collait au thème du hors série, mais qui avait aussi sa place dans l’album. J’adore dessiner le milieu des musiciens.

Je joue en ce moment dans un groupe avec Arnaud Le Gouëfflec, qui organise le « Festival Invisible », qui aura lieu à Brest du 13 au 18 novembre. Un festival de musique expérimentale, avec une super programmation : Thurston Moore, le chanteur guitariste de Sonic Youth, jouera le dimanche avec un collectif de black-métal brestois.

LLM : Super ! Tu joues de quel instrument ?

J/CDM : Je joue de la basse et je chante un peu. Je fais aussi de la batterie avec les copains dans un groupe. Mais principalement pour se marrer, hein ! Quand j’habitais à Paris, j’étais très lié à un bar assez connu qui a fermé en juillet, qui s’appelait « La Féline » à Ménilmontant. Un repère de rockers / mods / sixties / burlesque / tatoos … Des copains ont monté ce bar, et mon groupe y jouait très régulièrement. Pour la soirée de fermeture du bar, on s’est reformé et on a fait un concert, c’était totalement apocalyptique !

LLM : En parlant d’apocalypse, le thème de la musique est aussi omniprésent dans ton autre BD « Zumbies ». L’histoire est hallucinante : c’est un boys band de variété qui, suite à une épidémie, meurt et ressuscite en zombies qui jouent du rock’n roll !

J/CDM : Oui c’est marrant cette histoire, car au départ j’avais inventé ces personnages pour une série de t-shirts pour un boite qui s’appelait « Goéland ». Puis j’ai eu envie de les intégrer dans une histoire. J’ai appelé le scénariste Yan Lindingre, qui est très branché par les Ramones et tout cet univers, et je lui ai dit : « Ce projet est très simple, c’est : Romero meets the Ramones ! » La culture des films de zombies rejoint la culture punk-rock américaine. Il m’a répondu qu’il était d’accord, à condition que cela se passe en France. On a donc trouvé cet angle complètement farfelu avec cette histoire de boys-band de variété qui se réincarne. On y parle de beaucoup de groupes d’une contre-culture un peu emblématique poussée à l’extrême, des groupes de country un peu punk, un peu pervertis, un peu « freaks ». On revient encore au thème de la série B !

On a fait deux tomes ensemble, j’en ai un troisième sur le feu avec un autre scénariste, sur lequel j’avance tout doucement.

LLM : Pour en revenir à « Cosmik Roger », j’ai aussi adoré les personnages secondaires récurrents, comme Xub le barman extraterrestre du bar « Le Rendez-vous des anneaux » où Roger revient souvent… C’est très français ça !

J/CDM : Alors ça, c’est l’influence de Larcenet ! J’avais créé avec lui la BD « A l’ouest de l’infini », des histoires courtes de science-fiction sans lien entre elles. Sa méthode était de prendre n’importe quel sujet : le monde de l’entreprise, le western, … et de le transposer avec des considérations de vie quotidienne, de bistrots, de piliers de comptoir. Et le décalage fait l’humour ! C’est ce qu’on fait les Monty Python, les Nuls, mais aussi Gotlib ou Goossens à Fluide Glacial. Tout ce mélange d’influences de genres ne pouvait donner que des projets complètement décalés comme « Cosmik Roger » ou les « Zumbies » !

LLM : Parmi les personnages secondaires, il y a aussi Irina !

J/CDM : Oui, la belle demoiselle inatteignable et mystérieuse… Quitte à faire un loser, autant y aller carrément ! Il boit trop, il est incapable d’être avec un fille, il est trop minable… Ce que je trouve drôle dans l’histoire de Cosmik, c’est que la Terre est surpeuplée et Roger essaie de trouver une nouvelle planète habitable… ce qui est devenu d’actualité maintenant ! La NASA lance de nouveaux programmes de colonisation spatiale ! Bon, on en est encore très loin, il reste à résoudre les problèmes de propulsion ou de terraformation… mais c’est rigolo ! Quand le film « Interstellar » est sorti, j’avais déconné autour de cela en disant : « C’est un plagiat éhonté ! Je vais leur faire un procès ! » Bon, je n’ai pas forcément les épaules pour faire un procès à Nolan ! (rires) C’est normal, les mêmes thématiques SF reviennent souvent dans les films, les séries, les BD.

LLM : Sans vouloir spoiler, dans le dernier épisode… Roger meurt ! C’est définitif ?

J/CDM : Oui, j’avais fait un petit bonus pour l’intégrale où il arrive dans l’au-delà. Beaucoup de gens m’ont demandé s’il va revivre. Pour l’instant non, car j’ai d’autres projets sur le feu. Mais vu qu’on fait de la « SF déconnante », c’est comme dans « Jurrassic Park », il suffit d’extraire un brin d’ADN pour ressusciter quelqu’un… C’est ce que j’aime dans la SF, tu peux faire absolument n’importe quoi, du moment que tu gardes la dynamique de l’humour. Là où tu serais coincé dans un scénar classique, tu trouveras toujours un moyen de t’échapper en SF. Donc ce n’est pas exclu ! Mais en ce moment je suis sur autre chose, j’aime aussi les choses très sérieuses, philosophiques… Il faut aimer les deux !

LLM : Ce qui fait une super transition pour te demander : quel sont tes prochains projets ?

J/CDM : Alors j’ai fait un grand chelem cette année en enchaînant Fluide – Dargaud – Dupuis – Glénat ! Il ne manque plus que Delcourt et Futuropolis ! (rires) Pour Futuropolis c’est signé d’ailleurs !

Je vais lancer une nouvelle série dans Fluide avec Arnaud Le Gouëfflec au scénario. On sera dans les années 50 aux Etats-Unis, dans une ambiance de polar en Californie, avec un postulat de départ assez gonflé, que je ne peux pas encore dévoiler… Vous verrez ! Cela s’appelera « Nudies ». Il sera question de nudité…

Pour Futuropolis, avec Hervé Bourhis au scénar, je suis prépare une BD qui sera une uchronie sur le projet de reformation des Beatles en 1980. Il en ont vraiment discuté tous les quatre, et Lennon se fait assassiner en décembre.

Je file aussi un coup de main à Jean-Marie Maëster, pour boucler un album de « Sœur Marie-Thérèse », qu’il ne peut pas terminer pour des raisons de santé. Il fait partie de ceux qui m’ont vraiment accueilli quand je suis arrivé à Fluide, je vais donc à mon tour l’aider à avancer sur ce projet.

Un petit court-métrage de « Cosmik Roger » est aussi en préparation, par « Bretagne Production », une boite de 3D rennaise. Ce n’est pas pour la télévision car forcément c’est invendable en terme de grille : c’est de l’animation adulte avec du sexe et de l’alcool ! Je ne sais pas où cela sortira, mais dans premier temps ce sera diffusé dans les festivals. Les premiers tests de modélisation sont assez réussis.

Je travaille aussi pour « Casiers », une revue brestoise annuelle de bande dessinée, formée par un collectif d’auteurs de la pointe bretonne : Kris, Le Gouëfflec, Obion, … J’y fais une série autobiographique qui me tient à cœur, qui s’appelle « Go West ». Cela raconte l’arrivée de ma petite famille et moi en Bretagne. Il y a de l’humour et des choses vraies aussi !

Je travaille aussi pour le Télégramme, je fais le « dessin du samedi » toutes les trois semaines, et avec d’autres dessinateurs nous allons sortir un recueil de ces dessins.

Il y a aussi les illustrations de « Zéropédia » qui continuent, tous les mois dans « Science et vie Junior » avec Fabcaro au scénario.

Avec Arnaud Le Gouëfflec, on avait un super projet qui est tombé à l’eau : celui de raconter l’histoire du château d’Hérouville, un studio d’enregistrement créé par Michel Magne, où ont enregistré dans les années 70-80 des gens comme Elton John, les Stooges, David Bowie, Iggy Pop, toute la variété française, … Cela aurait fait un super album sur l’industrie musicale et les musiciens, ce qui est mon sujet préféré. Manque de bol, une autre équipe était déjà sur ce projet chez un autre éditeur, et était plus avancé que nous, on a donc laissé tomber.

Il est fort possible qu’un jour je refasse du Cosmik, mais j’ai d’autres projets pour l’instant !

LLM : Merci beaucoup !

Et merci pour la dédicace !

 

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BennyB

Co-fondateur de la Loutre Masquée, il est né en 1743, un samedi. Son but dans la vie : rendre le monde meilleur, avec des sites internet à base de loutres. Et il trouve que Spirou a vachement plus la classe que Tintin, quand même.

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