« Raven » : interview de Mathieu Lauffray à Quai des Bulles


Mathieu Lauffray a travaillé dans le cinéma, les jeux vidéos, et a surtout été le dessinateur de la série culte « Long John Silver ».

On lui doit aussi un album très sympathique de Valérian avec Wilfrid Lupano : « Shingouzlooz inc.».

Dans sa nouvelle série « Raven », il est à la fois scénariste et dessinateur. Déjà deux tomes parus ! Cette grande aventure de pirates aux multiples facettes nous réserve encore bien des surprises.

Nous l’avons rencontré à Quai des Bulles, il nous explique tout cela !

 

Avec « Raven », tu reviens au récit de pirates, quelques années après « Long John Silver ». Tu avais envie de raconter à nouveau des aventures exotiques et des combats au sabre ?

Oui, il y a toute une iconographie qui me plaît. Mais elle me sert avant tout à raconter mon histoire. J’avais besoin de traiter un thème : le prix de la liberté. Qu’est ce qu’on gagne et qu’est-ce qu’on perd à être libre ? Ma théorie est que la liberté totale signifie la solitude totale. Vivre au jour le jour ne permettra jamais de fédérer ni de construire autour de soi. Pour être libre, est-on prêt à payer le prix de l’absolue solitude ?

Raven est un héros solitaire, insouciant et épris de liberté. Je mets face à lui une pirate qui est dans le processus inverse. Elle a un projet et s’en donne les moyens. Pour cela, elle a fédéré un équipage et possède un navire. J’observe donc comment elle et lui se jaugent à compétences égales. Je montre les victoires et les défaites de chacun selon les contextes. Je parle ainsi du prix de la liberté dans les faits : ce que cela permet, ce que cela interdit.

En juge-arbitre, j’ai reconstitué une vie sociale miniature, sous la forme de ces naufragés français échoués sur une île inhospitalière. Ils essaient de réorganiser une société à peu près civilisée sur une terre qui ne le favorise pas. Les pirates vont arriver d’abord pour saccager tout cela. Puis ils feront face à un défi commun, qui est la survie en milieu hostile. Ils sont les envahisseurs sur une terre qui les rejette. Qui va s’en sortir ? Comment et pourquoi ?

C’était aussi l’occasion d’évoquer les trois composantes qui selon moi constituent une société. D’abord, la civilisation de groupe qui fonde des familles et construit des villes. Ensuite, les bandits organisés. Enfin, les solitaires hors système. Je pousse ces situations à l’extrême dans un milieu hostile.

 

Comment décrirais-tu le personnage de Raven ?

Pour moi, Raven a décidé d’être libre. En tant que pirate, il assume cette liberté, avec ses qualités et ses défauts. Il est défini par sa spontanéité et son intuition. Il commence très léger et chien fou, sans être vraiment confronté aux conséquences de ses actes. Il est vu comme un poissard par les autres pirates. On remarque dans la société que les gens qui ont des projets sont souvent durs. Pour les mener à bien, ils sont obligés de faire des choix difficiles. Leur férocité vient souvent de la nature du projet qui les dirige. Raven a le confort d’être sympa, car il n’a pas ce besoin. Pour l’instant…

 

De l’autre côté, on a Darksee, un personnage de femme forte, comme l’a été Lady Hastings dans « Long John Silver ».

Tout à fait. Dans « Long John Silver », Lady Hastings est l’élément déclencheur de l’histoire. Elle veut échapper à sa condition de soumission. Long John Silver la suit et l’aide. C’est une sorte de passation de flambeau.

Contrairement à Raven, Darksee n’aime pas la vie de pirate. Elle utilise ce chemin pour réaliser son projet, car on lui a enlevé tous les autres. Elle a besoin d’argent et de moyens pour revenir dans la société et régler ses comptes. Darksee est dure. Elle n’est pas fondamentalement méchante, mais son projet la pousse à agir ainsi. Je ne l’ai pas encore raconté, mais il lui est arrivé des bricoles.

 

C’est un personnage encore assez mystérieux en effet.

Dans le troisième tome, on va découvrir les origines de Lady Darksee et de Raven. Cela permettra de mieux comprendre leur comportement. Ils sont profondément semblables. Mais leur vécu leur a fait prendre des choix radicalement opposés.

 

 

La série sera donc terminée en trois tomes ?

Tout à fait ! C’est une fable. En trois albums, je vais aller au bout de l’évolution de mon héros. Il commence seul, insouciant mais rejeté. Il a beau être un pirate compétent, il n’est ni respecté ni membre d’aucune équipe.

Il va être confronté dans le troisième tome à un choix qui va vraiment le faire passer pour le salopard. Il va devoir faire un arbitrage. Devra-t-il aider le collectif et donc perdre sa liberté ? Ou alors tiendra-t-il à ses principes de liberté pour sacrifier le collectif ? C’est une sacrée question ! Quiconque se définit comme anarchiste ou libertaire sera forcément confronté un jour à cette question ! Et elle n’est pas simple à gérer. Dans ma fable, elle représente un peu le passage de l’adolescence à l’âge adulte.

 

Qu’est-ce qui te fascine tant chez les pirates ?

Il y a un côté « reset ». Vous n’êtes que ce que vous êtes capables de faire. Il n’est question ni de naissance, ni d’origine, ni de relation. Qu’est-ce que tu vaux sur le terrain si je te donne cette mission ? Homme, femme, peu importe. C’est un peu dur, mais c’est la condition « sine qua none » de l’aventure. C’est une confrontation avec le réel, sans filets.

Les pirates aiment la vie. Ils ont conscience qu’ils ont une vie à vivre, et qu’il va falloir en faire quelque chose. Ils vont s’éprouver eux-mêmes et voir comment ils s’en sortent. En fonction de leur mentalité, de ce qu’ils sont prêts à faire ou ne pas faire, ils auront des victoires et des défaites.

 

A la sortie du premier tome, l’accueil de cette nouvelle série a été bon ?

Ce qui est amusant, quand on fait une nouvelle série qui se rapproche d’une précédente, on affronte deux phénomènes.

D’abord, le public a en tête l’amour de la série précédente qui l’a marqué. C’est aussi le cas pour un film qu’on a adoré à un certain âge et qui fait partie de notre vie.

 

Un peu comme quand sort un nouveau film de « Star Wars » !

Exactement ! Ensuite, il y a la comparaison stylistique. Dans « Long John Silver », il y avait un coté très noir, qui n’est pas le cas dans le premier tome de « Raven ». Cette fable a besoin d’une progression, qui va de l’insouciance vers la prise de conscience. Le côté chien fou et joyeux du début a dérouté. On m’attendait avec un ton analogue ou encore plus radical que dans la série précédente. J’ai fait le choix inverse. Le premier tome était très léger, le troisième sera très lourd et tragique.

Je pense que le public a été surpris par cette rupture de ton. J’attends donc que vous ayez tout lu pour vous faire une idée globale !

 

Tu es actuellement en train de préparer le troisième tome. Tu as d’autres projets parallèles ?

Je suis à 100% sur le tome trois de « Raven ». En guise de récréation, je dessine aussi des écrans de jeux de rôles, car j’aime bien jouer. Ce sont des jeux sur les thèmes de Batman, Lovecraft, Capitaine Vaudou,. .. Je m’amuse comme un fou !

 

Merci beaucoup Mathieu !

 

En bref

Série en cours (2 tomes parus sur 3 prévus)
Auteur : Mathieu Lauffray
Editeur : Dargaud


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BennyB

Co-fondateur de la Loutre Masquée, il est né en 1743, un samedi. Son but dans la vie : rendre le monde meilleur, avec des sites internet à base de loutres. Et il trouve que Spirou a vachement plus la classe que Tintin, quand même.

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