La BD pour parler des horreurs du monde

Olivier BRAMANTI et Frédéric DEBOMY, Turquoise (Buchet Chastel, 2012)

Dans l’imaginaire collectif, la bande dessinée a tendance à être étiquetée comme étant réservée aux enfants et censée être comique. La bande dessinée n’a pourtant qu’un seul rôle qui la limite : celui de raconter une histoire. Pourquoi pas, alors, une histoire triste, et, qui plus est une histoire vraie ?

Le festival « Etonnants Voyageur » présentait cette année une exposition d’illustrations « Dire le monde, en bandes dessinées, peintures, dessins… ». Au mur, les planches de 5 albums, véritables témoignages sur des évènements vécus en direct par les auteurs. Rwanda, Cambodge, Russie, Tunisie, Iran, 5 mondes en conflit racontés par le dessin. Des œuvres toujours documentées, réalisées à partir d’archives, d’articles de presse, de témoignages ou bien vécues par les auteurs eux-mêmes, écrites avec la volonté d’être au plus proche de la réalité…

Art SPIEGELMAN, Maus (Flammarion, 1991)

Art Spiegelman était un des premiers à utiliser la bande dessinée afin de faire le récit d’un évènement passé. En utilisant le dessin pour raconter les horreurs de la Shoah dans son roman graphique « Maus », il a signé une œuvre historique au même titre qu’un reportage écrit, ce qui lui vaudra d’ailleurs le prix Pullitzer, prix récompensant différents domaines du journalisme. Maus reste une référence car il a contribué à changer la perception de la bande dessinée, la hissant au rang d’Art.
La bande dessinée est utilisée comme un « support pour évoquer l’indicible ». Il s’agit de transmettre un témoignage sans choquer. Le dessin a ceci d’intéressant, c’est qu’il rompt avec le voyeurisme des images télévisées et photographiques.

Depuis quelques années, on assiste à l’explosion des publications de la nouvelle bande dessinée d’auteur. Cette bande dessinée, plus destinée à un public adulte, se tourne vers le récit réaliste. Après les horreurs, nait le besoin de parler, de raconter au monde ce qu’il s’est passé. La bande dessinée est un médium comme un autre afin de combler ce besoin.
« Turquoise » de Frédéric Debomy et Olivier Bramanti évoque le génocide rwandais de 1994. «L’idée de base c’est de montrer le décalage entre la représentation des événements du Rwanda par la télévision française en 1994 et la réalité du génocide des Tutsis.» (Frédéric Debomy, interview réalisée en janvier 2012 par RFI). A travers le récit du périple d’une jeune tutsie rescapée des massacres, l’ouvrage interroge la responsabilité de l’état français. Servi par un dessin sobre, parfois à la limite de l’abstraction, le récit est une dénonciation des informations longtemps tues par les autorités.

Avec « L’année du Lièvre », Tian raconte l’histoire du Cambodge sous le régime des Khmers Rouges. Arrivés au pouvoir en 1975, ces derniers chassent la population de Phnom Penh, la capitale. Parmi les familles qui s’enfuient, il y a celle de l’auteur. Cette bande dessinée est le récit d’une histoire à la fois personnelle et universelle. Décrivant l’enfer du quotidien, empreint d’une angoisse permanente, Tian tente de se remémorer ce qu’il a vécu en s’appuyant sur le témoignage de ses proches.

IGORT, Les cahiers russes. La guerre oubliée du Caucase (Futuropolis, 2012)

Igort part sur les traces de la journaliste russe Anna Politkoskaïa, assassinée en 2006 avec son album « Les Cahiers Russes, la guerre oubliée du Caucase ». L’auteur restitue le massacre de Tchétchénie comme l’avait fait la journaliste avant sa mort. Il donne la parole aux témoins et aux proches des victimes : mères tchétchènes mais aussi soldats russes. Par ce récit, l’auteur parvient autant qu’il le peut à rendre justice à la journaliste assassinée.

Mana Neyestani raconte son calvaire dans une prison iranienne dans son œuvre « Une métamorphose iranienne ». Suite à la parution d’un de ces dessins au sein d’un journal en 2006, officiel, il est emmené en prison, la prison 209, section non-officielle de la prison d’Evin… Il passe deux mois en détention, entre isolement totale et interrogatoires. Puis, profitant d’une libération provisoire, il s’enfuit pour Dubaï avec sa femme. Raconter ce qu’il a vécu, un véritable exutoire mais aussi la dénonciation d’une injustice.

Éric BORG, Sidi Bouzid Kids (Casterman, 2012)

« Sidi Bouzid kids » d’Eric Borg est le récit de la chute de Ben Ali. A travers les vidéos, les témoignages anonymes et les articles de presse que l’auteur a minutieusement archivés, il met en lumière le témoignage presque en direct d’un pays en plein bouleversement. Tout part de l’immolation de Bouazizi à Sidi Bouzid. Le récit est une fiction racontant l’histoire de Mohammed, jeune vendeur de fruits qui vie en direct la révolution tunisienne.

La bande dessinée utilisée pour raconter ces évènements historiques sont de véritables armes d’indignation. Il s’agit de combattre le silence et de crier la réalité. Avec la force émotive comparable à celui d’un film, tout en étant moins crue, la bande dessinée permet de toucher un vaste public. En construisant une mémoire collective pour éviter que l’oubli ne submerge ce qui s’est passé, la bande dessinée devient un témoignage comme un autre pour l’Histoire. En portant à la lumière des évènements bien souvent tus, en dénonçant les horreurs et les mensonges, ces auteurs font de leur travail un véritable acte politique.

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Docteur K

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Un commentaire sur "La BD pour parler des horreurs du monde"

  • 18 Sep 2012

    salut, pahé auteur gabonais de bd dans la place, et desinateur de presse,je viens de découvrir ce bog et j’adore!
    la bise