« Spirou – L’espoir malgré tout » : Interview de Emile Bravo à Quai des Bulles


Chez La Loutre Masquée, nous sommes hyper fans de Spirou et Fantasio ! Alors forcément, lorsque nous avons eu l’occasion de rencontrer Emile Bravo, nous avons sauté sur l’occasion !

Avec « Spirou, le journal d’un ingénu », nous faisions la connaissance d’un tout jeune Spirou à la fin des années 30. Encore loin du reporter assoiffé de justice que nous connaissons, il était groom au Moustic Hotel. Plutôt lisse et simple d’esprit, il a au fil de l’album découvert l’amour, acquis une conscience politique, et découvert que le monde qui l’entoure était en train de sombrer… dans la Seconde Guerre mondiale.

D’abord destiné à être un « one-shot », cet album a donné lieu à une passionnante série dont le troisième tome vient de sortir. Sombre et fascinante, sans oublier d’être drôle, elle y dresse le portrait du héros en devenir, face à un monde occupé par le régime nazi.

Bonjour Emile Bravo ! Dans cette série, vous reprenez le personnage de Spirou, dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale. Etait-ce une demande de votre maison d’éditions Depuis, indissociable de ce héros ?

En effet, il s’agit d’une demande de mon éditeur Benoît Fripat qui a suivi toute la période d’écriture, et qui m’a toujours beaucoup encouragé. Il pensait que l’esprit Spirou correspondrait bien au style graphique des aventures de Jules que j’avais précédemment écrites. Il m’a demandé : « As-tu quelque chose à raconter sur Spirou ? » En effet, je m’imaginais bien un Spirou dans cette époque troublée, que je connais bien. J’avais dans l’idée de faire un album qui réponde aux questions que je me posais étant enfant.

 

Au départ, il s’agissait d’un « one-shot » avec l’album « Spirou, le journal d’un ingénu ». Cela s’est ensuite transformé en série.

A la fin du premier album, un enfant s’éveille au monde, et la guerre commence. L’idée du deuxième tome est de montrer l’évolution de cette situation, et de rappeler ces heures sombres de l’Histoire, que les plus jeunes ont aujourd’hui tendance à oublier. Nous nous sommes posé la question : qu’aurait-on fait à cette époque ? Hé bien les gens cherchaient surtout à survivre.

Dans le premier tome, Fantasio déclenche accidentellement la guerre, une façon de rappeler que nous avons tous une part de responsabilité dans ce qui arrive au monde.

 

Le ton des deuxième et troisième tomes est aussi beaucoup plus grave que le premier. Comme le dit un personnage : « C’est pas l’aventure, c’est la guerre ! »

Cette série pose la question : être un héros, c’est quoi ? Je pense que ce n’est pas une personne qui n’a peur de rien et qui va au front tuer des ennemis. Ce serait plutôt quelqu’un qui, dans une période aussi difficile, sait croire en l’homme, garder ses valeurs humanistes en aidant son prochain.

 

Dans ce troisième album, on voit notamment l’évolution de Fantasio, qui travaille d’abord pour les Allemands, puis prend progressivement conscience de l’enjeu politique de la guerre.

Il faut replacer l’histoire dans son contexte. Aujourd’hui, on parle beaucoup de « collabos », mais cette expression n’existait même pas à l’époque. Des gens m’ont dit : « Tu as fait de Fantasio un collabo ! », mais je ne suis pas d’accord. Si on demande à des personnes qui ont vécu à cette époque ce qu’ils ont fait, ils nous répondront tout d’abord qu’ils avaient faim et qu’ils avaient peur. Donc ils se débrouillaient comme ils le pouvaient face à ces deux angoisses.

Beaucoup de Français sont allés travailler en Allemagne pendant la guerre. Et pendant l’occupation, l’Allemagne avait lancé un chantage : pour trois ouvriers qui allaient travailler en Allemagne, un prisonnier français était libéré. On critique beaucoup les gens qui ont collaboré avec les Allemands, mais il faut savoir que les ouvriers qui travaillaient en France, dans les usines françaises, fabriquaient aussi des armes et de l’équipement pour les nazis. Donc je pense qu’il faut commencer par balayer à notre porte.

 

Un moment particulièrement savoureux de cet album est la création d’un théâtre de marionnettes par Spirou et Fantasio pour divertir les enfants. On trouve ici le thème des artistes qui critiquent la société, avec des caricatures ou de satires.

Ce qui est amusant c’est qu’il s’agit d’une vraie histoire ! Pendant la guerre, Dupuis avait refusé de collaborer avec les Allemands. Pour éviter la censure, l’éditeur avait alors choisi de créer les aventures de Spirou sous la forme d’un spectacle de marionnettes ambulant qui s’appelait le « Théâtre du Darfadet ». J’ai donc repris ce concept et ce nom dans mon album, en sorte d’hommage !

 

Le dessin a un coté nostalgique très réussi, qui rappelle les toutes premières histoires de Spirou. On pense aux premiers dessinateurs de Spirou : Giger, Franquin, …

Tout à fait ! J’avais envie d’une BD qui ait l’air d’être sortie d’un grenier. C’est une histoire qui s’adresse aux adultes et aux enfants. Pendant l’occupation, il m’aurait été impossible d’écrire cela, j’aurais été traité de traître ! J’ai essayé de raconter la réalité, tout en désamorçant de temps en temps son coté macabre avec de petites touches d’humour.

 

 

La série a eu un excellent accueil critique et public. Elle est prévue en combien de tomes ?

Elle est prévue en quatre tomes. L’idée était d’avoir trois grandes parties et une conclusion. C’est un sacré travail, mais je suis content du résultat et l’accueil du public !

 

Merci à vous pour cette interview… ainsi que pour la dédicace ! 🙂

 

En bref

Série en cours (3 tomes)
Auteur : Emile Bravo
Editeur : Dupuis


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BennyB

Co-fondateur de la Loutre Masquée, il est né en 1743, un samedi. Son but dans la vie : rendre le monde meilleur, avec des sites internet à base de loutres. Et il trouve que Spirou a vachement plus la classe que Tintin, quand même.
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