Locke & Key

T1 Bienvenue à Lovecraft

Meurtres, manipulations, secrets inavouables, artefacts magiques, manoir hanté, possession, fantômes, angoisse, Locke & Key est une série fantastique qui réunit toutes ces thématiques entre horreur moderne et fantastique ancien à la Edgar Allan Poe. Elle est superbement écrite par Joe Hill qui a trouvé en  Gabriel Rodriguez un remarquable relais graphique à ses intentions. Publié chez Milady Graphic, c’est un des tous meilleurs comic books sortis en 2010, avec un de ces effets addictifs totalement incontrôlable !

Vous avez dit Lovecraft !

Oui, la référence est importante, en forme d’hommage aux obsessions du reclus de Providence. Dans Locke & Key, Lovecraft est une presqu’ïle du Massachusetts où une famille meurtrie va venir s’installer. Après le meurtre sauvage de leur père, Tyler, Kinsey et Bode Locke, trouvent refuge avec leur mère à Keyhouse, la demeure familiale où vit leur oncle, à Lovecraft. Ils veulent essayer d’y oublier le traumatisant Sam Lesser, ce psychopathe qui a essayé de tous les massacrer. Mais, comme dans un bon récit lovecraftien, ils n’ont fait que déplacer leurs peurs vers la racine du Mal, le point de rencontre avec l’indicible. Car cet adolescent meurtrier n’était que le bras armé, l’envie de tuer venant d’ailleurs, d’un puits sans fond où a été emprisonné un être malfaisant, cette aura maléfique que leur père, sans aucun doute, a autrefois combattu en ce lieu. Tous l’ignorent, et l’auteur, Joe Hill, leur souhaite un sarcastique « Bienvenue à Lovecraft » en forme d’introduction.

Le premier roman de Joe Hill

Ecrivain et scénariste, fils prodige de King

« Locke & Key » est née de l’imagination fertile de Joe Hill, ce fils de Stephen King qui s’avère être un écrivain touche-à-tout de génie. Ses histoires font tilt et vous expédient du côté d’un fantastique qui manie l’horreur, distille la peur et l’effroi, le suspense insoutenable… Déjà bardé de Prix après un recueil de nouvelles (« Fantômes – Histoires troubles ») et deux romans (« Le Costume du Mort » et « Cornes »), il continue son parcours d’excellence avec ce premier comic book édité par IDW Publishing (le premier numéro était épuisé dès le jour de sa parution, le 21 février 2008) qui a reçu le British Fantasy Award du meilleur graphic novel en 2009 et un Eisner Awards du meilleur scénario en 2011. Remarquable, is’nt it ? Son talent d’écriture y fait merveille, tout comme le graphisme du Chilien Gabriel Rodriguez, un dessinateur dont l’inventivité est ici flagrante.

Clefs magiques, Clefs de pouvoir...

Des clefs magiques, aux pouvoirs extraordinaires…

Dans l’étrange manoir de Keyhouse, cette immense bâtisse chargée de souvenirs familiaux où ils souhaitent panser leurs plaies, Tyler, Kinsey et Bode vont découvrir que de mystérieuses clefs y sont cachées, sésames surprenants qui ont le pouvoir de transformer les portes qu’elles ouvrent et de donner de singuliers pouvoirs à ceux qui les franchissent. Bode sera le premier tester leurs effets, laissant sa vie, enfin son corps, s’affaler sur un pas de porte alors que de l’autre côté, il est devenu un pur esprit, un fantôme. Il vient de trouver la Clef Fantôme et un pouvoir qu’il va exploiter comme le plus amusant des jeux. Et cette trouvailles très sympa de la BD nous fait basculer de l’autre côté, entre magie et horreur. Avec des surprises qui ne manquent pas dans un premier tome qu’on lit d’un seul souffle tant l’histoire est remarquablement racontée par un Joe Hill qui n’y ménage ni ses personnages, ni ses lecteurs. Ici, on tue, on doute, on crève de peur, on tombe mais on se relève, surtout quand le cauchemar recommence…

Les clefs sont donc essentielles dans cette histoire et Joe Hill va les multiplier au fil des tomes, avec quelques idées géniales comme la Clef de Tête qui anime formidablement le second tome, justement intitulé « Casse Tête » ou encore celle des Ombres et la Clef de Titan qui ouvrent de splendides perspectives graphiques à Gabriel Rodriguez dans le T3 « La Couronne des Ombres ». Bien sûr, on pouvait craindre que la série ne plonge dans le démonstratif fantasmagorique au fil des découvertes de clefs mais, même s’il va les multiplier à l’envie (le T4 s’annonce chargé en découvertes avec ce titre évocateur, « Les Clefs du Royaume »), Joe Hill a su développer son histoire sur les liens complexes qui animent une famille au bord de l’explosion. Doutes, interrogations, angoisses et dangers se multiplient, amplifiant les tensions depuis le drame. Quand la mère noie son chagrin dans la bouteille, Tyler déprime et ressent un sentiment de culpabilité (peu de temps avant le meurtre, il avait souhaité la mort de son père!), Kinsey essaie de dépasser ses épouvantables angoisses quand Bode, le plus jeune, se passionne pour ce formidable terrain de jeu qu’offre l’immense manoir et ses clefs magiques.

Oui, on en revient toujours aux clefs, passes pour le salut de la famille Locke ou pour sa plongée vers le pire des cauchemars ?

Horreur moderne, merveilleux et fantastique ancien

Un début plutôt gore...

Le premier tome installe l’histoire sur un mode horrifique proche du gore, avec ces teintes de fantastique accrochées à la découverte des clefs et à la présence vénéneuse dans le puits. On découvre, en toutes dernières pages, cet ennemi « historique », une jeune femme pouvant à loisir manipuler les âmes ou changer son apparence, par exemple en un étudiant appelé Dodge afin de mieux se mêler à l’intimité de la famille Locke. Joe Hill joue des codes du trhiller moderne pour plonger cette famille dans l’horreur et s’empare de ceux d’un fantastique à la Edgar Allan Poe ou d’un Howard Phillip Lovecraft pour intégrer ce manoir au passé encore très obscur.

Le Puits, là où se niche le Mal.

Avec le personnage de Dodge, il montre classiquement la source du Mal et, grâce à ce talent de scénariste qui sait diffuser lentement ses effets, il nous livre peu à peu les secrets enfouis dans le passé de Keyhouse, là où Rendell Locke, le père, a passé toute sa jeunesse. On redécouvre alors avec délectation les différents thèmes des lieux hantés, des objets maléfiques, de la possession et de la manipulation des esprits et on franchit sans cesse le seuil qui conduit de l’autre côté, vers des ailleurs emplis de merveilles et d’horreurs… Il multiplie ainsi les perspectives de son récit, accumulant les tensions et les vertiges entre horreur pure, torture psychologique et merveilleux fantastique.

Une série vraiment exitante

Après trois tomes, Keyhouse n’a bien entendu pas livré tous ses secrets. La série est prévue en 6 tomes, organisés comme 6 recueils de mini-séries. L’histoire est passionnante, formidablement dessinée. J’insiste sur le travail de Gabriel Rodriguez, constant, minutieux dans sa construction, sans cesse en évolution et en recherche d’inventivité (les passages dans la grotte et la bataille avec les Ombres dans le T3 sont de petites merveilles). Le dessin plutôt rond, aux contours marqués peut surprendre, paraître trop « cartoon » et inadapté pour ce genre, mais passez les à-priori et jugez de la fluidité, des ambiances et de la tension qu’il sait rendre, de la palette d’expressions qu’il donne à ses personnages, des remarquables transitions de pages et de l’excellence du découpage. Le dessinateur est vraiment au niveau de la qualité d’écriture de Joe Hill et une partie du succès de Locke & Key est là, dans cette belle complémentarité des deux auteurs.

Couverture américaine du T4 "Keys of the Kingdom"

Mais cette belle réussite tient aussi beaucoup dans la capacité qu’a cette aventure fantastique à nous surprendre, par l’imaginaire riche qu’elle développe dans cette quête des clefs qui ouvre tant de portes inimaginables à trois adolescents qui perdent ici leur innocence et dont les rêves sont marqués du sceau du  cauchemar.

Vous le verrez dès le début de votre lecture, on aime très rapidement cette famille, on souffre avec trois enfants dont les âges prédestinent un peu les rôles (le casting est très bon !), on se bat avec eux et, dès la dernière page tournée – sur un suspense toujours haletant -, on n’a qu’une hâte, une seule obsession, c’est de les retrouver au plus vite. Je ne sais pas exactement quand sort en France le T4, « Les Clefs du Royaume », mais ce jour là, croyez-moi, je garde un créneau horaire à mon libraire et réserve ma soirée à la famille Locke.

En bref

Spielberg était sur le coup pour produire Locke & Key au cinéma. Un projet abandonné suite à quelques bides essuyés avec d’autres adaptations issues des comic books. Il se dirige vers une série TV, un pilote a été tourné mais l’enthousiasme pour cette série n’est actuellement pas partagé par les chaines américaines. A suivre…

Série : 3 albums parus sur 6

Auteurs : Joe Hill, Gabriel Rodriguez et Jay Fotos

Editeur : Milady Graphic

Crédits Illustrations : IDW Publishing, Milady Graphic et les auteurs

 

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Eiffel

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