
Ecrit par BennyB le 04 décembre 2024
Nous avons eu la chance d’interviewer un duo d’auteurs géniaux : Fabien Velhmann et Jean-Baptiste Andreae !
On ne va pas se mentir : « La cuisine des ogres » est notre BD préférée de 2024 !
Une grande aventure poétique et fantastique, qui évoque des thématiques fortes et fera frissonner les adultes comme les enfants, à partir de 10 ans !
Bonjour ! Quand j’ai découvert cet album, j’étais agréablement surprise de voir vos deux noms sur une même couverture ! Comment s’est passée votre rencontre ?
Jean-Baptiste Andreae : Cela s’est passé en plusieurs temps. Dans les années 90, Fabien m’avait contacté car il avait dans l’idée qu’on travaille ensemble pour une histoire courte dans le journal de Spirou.
Fabien Velhmann : J’avais découvert la série « Mangecœur » dans la sélection du jury de bande dessinée de Chambéry où j’étais bénévole. J’avais adoré, je trouvais qu’il y avait graphiquement quelque chose que l’on voit peu dans la bande dessinée française. Un degré d’intensité, de détails, de foisonnement.
J.-B. A. : Pour des raisons qu’on n’a toujours pas réussies à analyser, ça ne s’est pas fait. Mauvais moment, mauvais timing. Le temps est passé. Après « Azimut », j’avais envie de partir sur un nouveau projet. L’idée m’est venue de travailler avec Fabien.
F. V. : J’avais toujours cette envie de travailler avec Jean-Baptiste. Ce que m’avait appris ma (plus si jeune) carrière, c’est qu’il ne faut pas forcer les choses. Quand c’est mûr, c’est mûr. Et quand c’est trop tôt, c’est trop tôt. Je me suis dit que ça viendra quand ça viendra. Et là, il y a des moments d’alignement des astres ! J’y suis très attentif.
J’avais ce vieux projet qui parlait d’ogres et de cuisine fantastique. Je l’avais proposé à d’autres dessinateurs et ça n’avait pas pris. Puis « MeToo » est arrivé, qui m’a vraiment bouleversé. Je me disais allié du féminisme, mais cela m’a montré que j’étais assez loin de la compréhension fine de ce qui se passait. Via « MeToo », la thématique de l’inceste a aussi été abordée. Une étude sociologique et statistique de l’inceste, « Le Berceau des Dominations » de Dorothée Dussy, m’a horriblement choqué, car elle dit qu’il y a un enfant sur dix qui est victime d’inceste.
J’avais donc cet univers chouette, mais qui ne racontait rien de particulier. Je me suis dit qu’il pourrait s’accoler à cette thématique. Avec un ogre qui mange des enfants, on est vraiment dans la thématique, dans l’allégorie. Cela tombait assez bien. J’aime qu’il y ait un fond qui nourrisse le récit.
Jean-Baptiste me recontacte à ce moment-là et m’envoie un « mood board », un dossier de ce qu’il aimerait dessiner. Quand j’ai mis en parallèle ce projet de la « Cuisine des ogres » et son « mood board », cela matchait à 80%. C’était une sorte de match Tinder graphique ! (rires) C’était clairement un alignement des astres !
J’ai l’impression d’avoir trouvé une sorte de frère d’armes. Graphiquement, il fait des trucs que très peu de dessinateurs acceptent de faire. Avant d’être scénariste, je suis fan de BD et tout particulièrement du dessin de Jean-Baptiste. C’est génial de bosser avec quelqu’un dont on est fan, qui en plus est relativement sympathique !
J.-B. A. : Dans les bons jours ! (rires)
On découvre aussi dans cet album plein de concepts originaux, comme cet esprit farceur qui s’appelle le « feulate », qui provoque nos maladresses !
F. V. : Les feulates sont en effet assez fréquents dans les contes et légendes. Ce sont eux qui vous font faire des gaffes, comme renverser du lait ou mal faire ses lacets. Nous avons choisi de les associer à un trauma. Dans notre album, le feulate fait son nid dans les cheveux blancs de quelqu’un qui a été traumatisé. La thématique du trauma est très présente dans ce que j’écris. Dans « Seuls » déjà, c’est omniprésent. On ne le voit quasiment jamais, j’aime cette idée de ne pas tout montrer, de laisser une part mystérieuse, invisible.
Cela rejoint aussi le thème de la confiance en soi, de la maîtrise de son corps.
F. V. : Tout à fait ! De plus, dans un cas d’inceste ou de viol, la question d’être dépossédé de son corps est majeure. Je précise que je n’ai pas vécu cette situation mais par contre je suis familier de la notion du trauma. Les victimes d’inceste disent souvent que ton corps t’échappe.
On trouve dans cet album un langage très soutenu. On parle notamment de “la théorie du ruissellement des ennuis“…
F. V. : Oui ! J’aime bien les petits clins d’œil, le travail sur le langage. J’avais envie de jouer avec les codes médiévaux. Ils sont complètement caricaturaux, mais je voulais que cela sonne et que ça soit rigolo. C’est comme une gourmandise de remettre de vieilles expressions en place. Cela permettait de faire un petit lien, toute proportion gardée, avec Rabelais, que je trouve fascinant.
Au niveau des dessins il y a un bestiaire fantastique de créatures, de fantômes, de cochons… Comment s’est passée la création des personnages ?
J.-B. A. : Je travaille les personnages récurrents en amont et on y réfléchit ensemble. Par contre, pour ceux qui sont très secondaires, je les improvise au moment de dessiner la page.
F. V. : Parfois, tu as aussi dessiné des personnages en vrac. Puis je les choisis pour telle ou telle scène. Cela peut être intéressant de surprendre son propre dessinateur, c’est-à-dire de donner à un personnage un rôle qui ne lui était pas prédestiné. Par exemple, il y a un personnage d’ogresse que j’adore. Je l’ai gardée pour un autre album où elle sera bien mise en valeur, plutôt que de lui donner un rôle secondaire. J’adore faire mon casting !
Il y a aussi cette scène complètement dingue avec le Kraken !
J.-B. A. : Oui, cette scène a été une petite épreuve à dessiner… mais il y en a plusieurs dans ce cas !
F. V. : On a un rapport un peu sado-maso ! (rires) Comme je sais de quoi Jean-Baptiste est capable, je lui lance des défis très difficiles. C’est un des rares dessinateurs qui ne renâcle pas devant l’obstacle !
J.-B. A. : C’est peut-être prétentieux, mais réaliser des pages facilement sans réfléchir, cela manque de challenge. J’aime quand il y a un petit piment pour moi !
F. V. : Il y a aussi une part de pari. Typiquement, j’avais en tête une scène où il passerait en dessous de l’embarcation, avec des personnages tout petits et le reflet de l’eau, avec très peu de cases. Ça passe ou ça casse, j’aurais pu être déçu par le dessin… Mais il s’avère que c’est une des plus belles pages de l’album !
Qui a eu cette idée d’inviter le Minotaure en guest-star ?
F. V. : J’ai classé les monstres potentiels dans des dossiers, par utilisation possible. Il y a les « protagonistes », les « proies » (la licorne, le griffon) et un dossier des « clients », c’est-à-dire ceux qui viennent manger. J’adore la démesure, donc il fallait des personnes assez grosses. Cette notion d’échelle fait partie de l’identité de l’album. Par exemple, le lac à vaisselle me tenait à cœur graphiquement. Mais il fallait que la vaisselle soit énorme pour que cela soit fun. En réalité, on n’a pas tant de créatures que ça qui mangent dans des plats géants. C’est pourquoi j’ai choisi le minotaure. En plus, c’est une figure tragique, à cause de son père qui l’a rejeté et mis dans le labyrinthe.
J’avais envie de réparer l’histoire du minotaure. Je trouve que le face à face entre l’enfant et ce mufle animal a un impact émotionnel très fort. C’est une scène fantasmée qui n’existe jamais en vrai, ce serait comme être face au bourreau et pouvoir lui dire ce qui ne va pas, et être entendu. On est complètement au niveau métaphorique, mais je trouvais cela beau. Je t’avais même poussé à le vieillir, à le rendre abîmé par la vie.
J.-B. A. :J’ai eu beaucoup de plaisir à dessiner cette scène. J’aime bien son côté menaçant. Il est flippant, mais on découvre sa fragilité.
F. V. : Il est piégé par son propre destin. A force de ne pas être entendu, il devient méchant. Et à force d’être méchant, il n’est pas entendu.
J’ai vu que d’autres histoires sont prévues dans le même univers ?
F. V. : Nous avons proposé le projet sous forme de trilogie à différents éditeurs. Le retour de Rue de Sèvres était intéressant. Ils étaient partants mais ils nous ont fait remarquer que, compte-tenu du rythme de dessin de Jean-Baptiste, il faudrait attendre deux ans entre chaque album. On risquerait alors de perdre des lecteurs. Ils nous ont donc proposé de faire un one-shot sur un personnage différent à chaque fois. On a beaucoup aimé cette idée, d’autant plus que cela n’empêche pas de retrouver les mêmes personnages d’une histoire à l’autre.
Dans le deuxième opus, on reverra Trois-Fois-Morte, mais le personnage principal sera Brèche-Dent, car c’est le plus sensible, le plus touchant. Il permet aussi d’aborder la thématique de ne pas avoir de talent, de passion. Je m’estime extrêmement chanceux d’avoir su tôt que je voulais faire de la BD. Je connais des gens qui n’ont pas eu cette chance, qui se sont cherchés toute leur vie. Et quand je vais sur Instagram et que je vois des super dessins, je me suis dit ça peut toucher des enfants. J’ai lu pas mal d’études qui montrent que voir toute la journée sur des réseaux sociaux des personnes qui réussissent peut entraîner pas mal de dépression chez les enfants.
Il y aura trois albums en tout, alors ?
F. V. : En tout cas, on a signé pour trois. Si le Dieu de l’édition nous prête vie, on ne s’interdit pas d’en faire plus ! Il s’avère qu’on s’éclate et que pour l’instant, l’accueil est bon. L’avantage des one-shots, c’est qu’on n’est pas obligé d’avoir un rythme soutenu.
Selon vous, à qui s’adresse cet album ?
F. V. : On pense que c’est une bonne chose que les enfants se confrontent à des choses sombres ou un peu violentes. D’autant plus qu’un enfant sur dix est victime d’inceste. J’aimerais qu’un enfant qui vit un truc dur puisse se dire qu’on lui parle.
Mais cela ne se limite pas à ce thème. Les enfants peuvent aussi se reconnaître dans l’archétype de la mal-aimée, la peur d’être jugé-e, de ne pas être apprécié-e à l’école, … J’espère vraiment que cet album sera lu par des enfants !
On conseille donc « La cuisine des ogres » à tous les publics, et tout particulièrement aux enfants à partir de 10 ans !
Merci Fabien et Jean-Baptiste pour cet agréable moment, et ou vous dit à très bientôt !
En bref
Un one-shot
Une BD de : Fabien Vehlmann, Jean-Baptiste Andreae
Édition : Rue de Sèvres
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