Pinard de Guerre

Pinard de guerre. Un titre qui claque, comme un bouchon de liège expulsé d’une bouteille de champagne. Sauf qu’ici, dans les tranchées des plaines du Nord de la France, même celles des plaines champenoises, la dive bouteille ne contient qu’un improbable rouquin qui tache et qui titre 8°. Une picrate tranquillisante et stimulante jadis vantée par le génial Marcel Capy dans La Baïonnette, celle que les Poilus ingurgitèrent durant la sanguinaire Der des Ders à raison d’un litre quotidien entre 1917 et 1918. Si les quinze millions d’hectolitres bus par les combattants français durant les quatre années de la Grande Guerre leur permirent de tenir, pour autant ces troufions galvanisés par la piquette se déshumanisèrent, oubliant l’horreur des cadavres voisins, le froid glacial, la torpeur caniculaire, les affres des bombardements comme leur part morale, leur urbanité, ce au profit de pulsions vitales, salvatrices parfois, bestiales le plus souvent.

Documentée, cette fiction scénarisée par l’enseignant réunionnais Philippe Pelaez et dessinée par Francis Porcel se développe autour du brutal Ferdinand Tirancourt, un personnage imaginaire, sans foi ni loi, dont la dualité ne laisse pas le lectorat indifférent. Simulant une infirmité, l’embusqué qu’est Ferdinand échappe à l’incorporation et, son corollaire, à la guerre. Loin des triviales réalités du front, ce profiteur de guerre jouisseur et cynique s’enrichit comme fournisseur de vin pour l’armée française. Cependant, alors qu’il approvisionne le front, ce parfait anti-héros se retrouve prisonnier d’une tranchée isolée entre deux feux, au milieu de ces Poilus auxquels il vend son alcool frelaté…

S’inscrivant dans la tradition de la littérature consacrée aux salauds de guerre et empruntée par la BD depuis peu, mâtiné de trouvailles verbales de l’époque, ponctué de descriptifs empruntant à la langue verte de la bleusaille, le joli scénario de Pelaez, sombre et tonique, est mis en valeur par le dessin réaliste de son compère Porcel. Tous deux ont déjà réalisé « Dans mon village on mangeait des chats » en 2020. Un dessin efficace à la Erwan Le Saëc dont la tonalité brune des harmonies chromatiques numériques plonge d’emblée le lecteur dans la fange boueuse de l’enfer des tranchées. Entrez dans la danse, macabre et garance, au rythme du jaja bleu, celui de la ligne bleue des Vosges, vous en serez pas déçu : vous boirez jusqu’à la lie ce que le rêche et aigrelet “Père Pinard”, alors considéré comme un alicament au “pays du boire” à peine contraint par les ligues de tempérance, peut provoquer de pire dans l’humanité et de meilleur pour notre humanité lectrice. En 2021, Pinard de guerre a tout d’un bon millésime. Santé !



En bref

Série en cours (1 tome paru)
Auteurs : Philippe Pelaez et Francis Porcel
Editeur : Grand Angle


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MNC

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Vénère Uderzo, exècre Pesch, adore Sfar mais à la tévé, croit que Thibert est le meilleur repreneur de Blake et Mortimer. Pour le reste, tout se discute.

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