Les enquêtes de Victor Legris : Mystère rue des Saints Pères

Biberonné au journal Spirou dès son enfance nazairienne, celui des années Pompidou et Giscard, descendant spirituel de Joseph Gillain dit Jijé, du regretté Maurice Tillieux comme d’Yves Chaland (1957-1990) dont le trait rénovant la Ligne claire marqua son adolescence avec « Bob Fish », « Freddy Lombard » (1981) ou « Le Jeune Albert » (1982), le Nantais Bruno Bazile – professeur d’arts plastiques dans le privé au civil – a débuté sa trajectoire dans les petits miquets voici trois décennies, précisément avec « Valentine ». Cette série co-signée Bazniac au dessin est parue dans un mensuel des éditions Milan, Mikado, ce grâce à l’entremise du brillantissime Michel Plessix pour lequel il dessina la série en deux tomes des « Forell » (1997-1998) par la suite.

Depuis, poursuivant son activité d’enseignant dans le secondaire, Bazile a enchaîné nombre d’autres courtes séries desquelles émergent l’album « M’sieur Maurice » et « La Dauphine jaune » (2013) consacrée au père de Gil Jourdan, les deux tomes de l’excellent « Garage de Paris » (2014-2016) avec Vincent Dugomier au scénario, dans lequel son trait bonhomme transcrit sa joyeuse nostalgie des Trente glorieuses, ou encore, moins personnel, « Sarkosix » (2010-2012), série de commande dont le dessin lorgne naturellement vers le génial graphisme d’Albert Uderzo.

Sur un scénario du vieux routier qu’est devenu Jean David Morvan, Bazile propose avec « Mystères rue des Saint-Pères » un album riche de 84 planches, démontrant si besoin en était encore ce qui fait le charme de son esthétique emprunte d’admirations franco-belges : classicisme de la mise en page, souvent en quatre bandes ; vivacité du trait semi-réaliste ; générosité des décors ; variété des plans ; personnages bien campés, aux trognes caractérisés, parfois jusqu’à la caricature, parfois réalistes (en l’espèce, Plessix n’aurait pas renié le visage de Legris) ; encrage à la hussarde, vif, nerveux, parfois mâtiné de Malo Louarn, parfois crade à souhait ; affirmation de la ségrégation des plans par les noirs et la graisse des contours ; goût pour les avants-plans marqués ; plaisir du trait gras issu de son admiration pour l’élégance magistrale du pinceau d’un Yves Chaland.

Notons également la jolie mise en couleur numérique de Annelise Sauvêtre qui, jouant d’harmonies de bruns colorés, de sépias, d’ors, confère à l’ensemble un charme suranné, dans le ton même de l’univers adapté, celui de la série romanesque des « Victor Legris » (2003-2014) le détective amateur bien connu né de l’imagination de Claude Izner, pseudonyme asexué sous lequel se dissimule un duo de romancières constitué de deux soeurs aujourd’hui âgées, auparavant bouquinistes parisiennes de leur état.

Alors, quid de ce premier titre de la collection ? Dans le Paris de l’Exposition universelle de 1889, le librairie parisien de la rue des Saint-Pères qu’est Legris enquête sur une série de morts mystérieuses, sans lien apparent, ni blessure, apparemment provoquées par des piqûres d’abeilles…

Mystères, mais boules de gomme aussi. Car dans le contexte de concurrence éditoriale accrue du fait de la surproduction actuelle, ce bien bel album à l’édition soignée, adaptation du roman éponyme ayant reçu le Prix Polar Michel Lebrun en 2003, fruit d’un long investissement graphique, n’a malheureusement pas rencontré le lectorat escompté, obérant la suite de l’aventure après seulement deux mois de commercialisation depuis novembre 2021.

Bruno Bazile s’attèle désormais au dessin d’un nouveau projet éditorial, un album ayant pour cadre la Bretagne et narré par un scénariste des plus aguerri. Nul doute que, le sujet même tenant particulièrement à cœur de Bazile– il relève de son ADN d’auteur -, le Breton livrera là un petit bijou graphique qui ravira notamment les nostalgiques de l’école franco-belge. Assurément, son vingtième album au dessin ne sera pas des moindres. Car côté sujet, il n’est pas tombé dedans, il y habite.

 



En bref

Série terminée (1 tome paru)
Auteurs : Bazile et Morvan
Editeur : Phileas


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Vénère Uderzo, exècre Pesch, adore Sfar mais à la tévé, croit que Thibert est le meilleur repreneur de Blake et Mortimer. Pour le reste, tout se discute.

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