Le chœur des sardinières : Interview de Max Lewco


Ecrit par McR le 19 décembre 2025

En cette année 1924 dans la petite cité portuaire de Douarnenez, l’activité de la sardine bat son plein. Pour autant, tout ceci cache une vérité : l’exploitation des femmes et des filles est à son comble. Plutôt que de baisser l’échine, les ouvrières commencent à lever le poing : la grève est en marche !

Voici le contexte dans lequel nous plonge cet album de la scénariste Léah Touitou et du dessinateur Max Lewko. Rencontre avec ce dernier au festival Quai des Bulles de Saint Malo !

Bonjour Max ! Comment est née cette envie de raconter l’histoire des sardinières ?

C’est probablement dû à mon attachement à la Bretagne. Je ne suis pas breton d’origine, mais depuis 40 ans je passe beaucoup de temps dans le Finistère. J’ai de la famille et des amis là-bas. J’ai beaucoup entendu cette histoire à Douarnenez car c’est une ville qui est encore empreinte de son histoire politique, communiste, militante et ouvrière. C’est aussi l’envie de travailler sur un sujet qui m’amène en Bretagne : j’ai eu l’idée de réaliser la biographie de Joséphine Pencalet, une des sardinières qui a été particulièrement mise en avant puis évincée.

J’avais déjà réalisé en 2020 l’album “Somaliland” avec la scénariste Léah Touitou. C’était déjà une histoire de lutte, de liberté, de reconnaissance mais aussi une histoire de femmes. On s’était dit qu’on adorerait volontiers rebosser ensemble un jour. Je lui ai proposé trois ou quatre sujets et elle a eu un coup de cœur pour celui des sardinières !

Mais Léah ne connaissait pas du tout Douarnenez ni la Bretagne, donc elle est venue avec moi. Elle s’est emparée du sujet avec brio et beaucoup d’engagement.Le sujet l’a touché, car cela parle de la place de la femme dans la société et dans le monde du travail, la dignité au travail, la possibilité de vivre décemment de son job. Ce sont des questions qui sont encore actuelles à nos yeux.

 

Comment avez-vous abordé l’idée de dessiner les ouvrières en train de vider les sardines puis de faire grève ?

Cela dépend des scènes. Parfois, on se retrouve face à des réalités, des limites entre l’imaginaire et des choses concrètes qu’on veut dessiner. Il a fallu attendre des mois pour dessiner certaines scènes, en ayant déjà dessiné la suite parce qu’on attendait d’accéder à une documentation. Je pense notamment à l’intérieur des usines.

On a eu la chance d’être soutenus par beaucoup de gens sur place, que ce soit des structures comme des musées ou des associations qui mettent en avant la culture bretonne et l’Histoire de la Bretagne. Mais aussi tout simplement des gens, qui nous ont soutenus pendant la création de l’album, qui nous ont fait des retours sur le dessin, sur le texte et sur les potentielles incohérences historiques. Tout cela a alimenté de manière constructive le récit, autant au niveau narratif ou historique qu’au niveau du dessin à proprement parler. Ce n’était pas facile, mais c’était un pari !

Léah s’est occupée de créer le storyboard. C’était la première fois que je dessinais à partir du storyboard de quelqu’un d’autre. Ce n’était pas évident de devoir dessiner ce que l’autre a imaginé, je n’aurais par exemple pas fait les mêmes cadrages. Mais cela s’est bien goupillé. Ce n’est pas facile, mais c’est hyper intéressant.

 

Quand on doit dessiner des petites filles qui travaillent à l’usine à 11 ans, on ressent une forme de violence ?

C’est chaud, oui. En plus, on peut faire pas mal de transferts. Certaines personnes voient des ressemblances entre la protagoniste de l’album et ma petite fille qui avait 4 ans au moment de ce projet. J’ai beaucoup lu, d’abord sur la condition des femmes, la condition des enfants, et dans un second temps aussi la condition des hommes, qui n’était pas non plus particulièrement enviable. Ce n’était pas forcément le pire, mais je pense que c’était des gens qui avaient des modes de vie très durs. C’est vrai que la condition de vie des femmes, on la retrouve, je pense, aujourd’hui dans d’autres contextes.

 

Dans l’ouvrage, les femmes trouvent quand même le soutien des hommes, alors qu’au début, on se dit qu’elles vont être seules.

C’est vrai, je n’oserais pas trop m’avancer, mais c’est un élément qui a suscité ma curiosité. Je ne doute pas que les hommes aient suivi ce mouvement de grève parce qu’ils subissaient aussi des conditions de vie difficiles. Ils ont rejoint leurs épouses dans la grève parce que si les femmes s’arrêtaient de travailler, le poisson n’était pas traité, donc cela ne servait à rien de le pêcher.

Je pense que certains éléments pragmatiques ont permis que cette grève tienne et qu’il y ait un véritable blocage. Dans tous les cas, il reste le souvenir d’une lutte collective. Même les paysans qui étaient dans les terres et qui, jusqu’alors, ne se mélangeaient pas trop avec les gens de la mer, sont venus en soutien. Il y a eu aussi des figures historiques qui arrivent comme Lucie Colliard, pionnière du féminisme.

 

Le chœur des sardinières” semble tiré d’une histoire familiale véridique ?

Nous avons choisi de raconter cette histoire vraie par le prisme d’une famille plausible, mais qui est fictive. On mélange cette petite histoire avec la grande Histoire. C’est là qu’intervient le talent narratif de Léah et de sa manière de s’approprier les récits qu’on a reçus des gens sur place. C’est un album qui a été écrit évidemment à nous deux, mais soutenu, validé, relu et épaulé vraiment par des gens sur place.

Ce n’est pas évident de traiter d’un sujet qui touche l’Histoire. Certains descendants sont toujours en vie. Nous avons rencontré la petite-fille de Joséphine Pencalet. C’était précieux pour nous d’avoir l’accord de ces gens. On parle de leurs ancêtres. C’est incroyable.

On s’est d’ailleurs aperçu qu’entre 1924 et 2024, il y avait pile 100 ans. Il y a eu des grandes commémorations et des fêtes pendant un mois et demi à Douarnenez. Nous avons essayé de sortir l’album à peu près en même temps !

 

Lorsque je quitte Max, je m’aperçois que lui et Léah n’ont pas fait qu’un ouvrage mais qu’ils se sont emparés d’un fragment de notre Histoire, un socle du combat féminin. Le chœur des sardinières devrait être dans toutes les bibliothèques scolaires ! Merci à Max !



En bref

1 one-shot
Une BD de : Léah Touitou, Max Lewco
Édition : Steinkis




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McR

McR a est un homme barbu mais pas méchant. Il a connu la préhistoire, et grâce à un accélérateur de particules, il a pu rejoindre la communauté.

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