Green Witch Village : interview de Lewis Trondheim et Franck Biancarelli !


Ecrit par BennyB le 24 novembre 2025

Que feriez-vous si vous vous réveilliez en 1959 dans le corps d’une jeune new-yorkaise ? A mi-chemin entre le thriller surnaturel vintage et le récit d’espionnage, “Green Witch Village” est un hommage réussi aux comics américains des années 50.

Rencontre avec les auteurs Lewis Trondheim et Franck Biancarelli au festival Quai des Bulles !

 

 

 

Franck Biancarelli et Lewis Trondheim

Bonjour ! Vous avez déjà travaillé ensemble surKarmela Krimm” et sur la série de science-fiction “Infinity 8“. Comment est né ce nouveau projet ?

Franck Biancarelli : Tout est parti d’une idée de début de scénario : une fille en 2025 découvre un comics des années 50 avec un personnage qui lui ressemble. En le lisant, elle trouve ça un peu “concon” puis elle le pose et s’endort. Le lendemain, elle se réveille à l’intérieur du comics. Voilà l’idée telle que je l’ai présentée à Lewis.

Lewis Trondheim : Ce qui intéressait Franck, c’était aussi le rapport d’une fille de notre époque dans les années 50-60 : voir comment a changé le regard des hommes ou la place de la femme.

Franck Biancarelli : J’adore cette époque en termes de dessins, mais on est vite tombé d’accord pour dire que les scénarios sont souvent indigents. Par exemple, les héroïnes sont régulièrement des femmes qui ont envie de devenir actrices. On a donc repris les clichés de l’époque, en essayant d’en faire une vraie et bonne histoire.

Lewis Trondheim : Ce que j’aime en tant que scénariste, c’est être bien avec le dessinateur. Déjà, il faut qu’on soit copains. Ensuite, j’ai envie qu’il soit à l’aise avec ce qu’il va dessiner. Je compose donc à partir de ses envies : des scènes, des lieux, des époques. Et comme je suis un membre de l’OuBaPo, je trouve les idées pour assembler les pièces du puzzle à partir des contraintes qu’on me donne.

Franck Biancarelli : J’avais déjà eu à traiter ce genre de contraintes par rapport aux comics avec Serge Le Tendre dans “Le livre des destins“. Mais c’est la première fois où c’est vraiment au centre du projet.

Lewis Trondheim : Sachant que la contrainte graphique, telle qu’elle est posée dans le livre, c’est quelque chose qui est invisible. Cela nous sert de structure, mais la plupart des lecteurs ne cherchent pas.

 

Justement, parlons-en des contraintes que vous vous êtes imposées ! J’ai lu que vous vouliez faire comme si cette histoire était parue dans un journal, avec une chute à la fin de chaque page.

L.T. : Oui, pour que chaque page soit indépendante. Il fallait aussi que chaque page puisse être recomposée en format à l’italienne, parce que les Américains faisaient des pages sur deux formats possibles avec 3 ou 4 strips. Mais ça n’influe pas du tout sur l’histoire. On s’est juste dit : “Tiens, mettons-nous des bâtons dans les roues !

F.B. : Au final, c’est intéressant car cela imprime une sorte de rythme dans la narration.

L.T. : On joue avec les ellipses entre chaque page. Plutôt que d’aller au bout des scènes tout le temps, on “cut” à la fin de la scène et on passe à la suivante. Cela permet aussi de rester tout le temps dans l’action.

 

D’autre part, l’héroïne se fait des réflexions sur les décalages par rapport à l’idée qu’on se fait des années 50. Par exemple, elle remarque qu’il y a des voitures des années 40. Et avec le recul, c’est vrai qu’en 2025 on voit encore beaucoup de voitures des années 80 ou 90.

L.T. : Tout à fait. Dans les films de reconstitution qui se situent dans les années 50, on ne voit souvent que des bagnoles et des vêtements des années 50. Or non, il devait y en avoir très peu en fait. On est toujours sur des “mille-feuilles” de vêtements, d’immeubles, de véhicules…

 

Comme on disait tout à l’heure, la BD évoque aussi le côté patriarcal de l’époque : l’agent relou, les réflexions déplacées, les mains aux fesses, … Cela vous tenait à cœur ?

L.T. : Et encore aujourd’hui, c’est pas fini !

F.B. : Disons que cela fait partie implicitement du projet. Ce que j’aime chez Lewis, c’est que les personnages sont souvent en mode survie. L’héroïne se trouve confrontée à toutes ces situations, elle essaye de faire ce qu’elle peut. Parfois, elle accepte des choses, d’autres fois elle se révolte.

 

Pour dessiner le New York des années 50, vous êtes inspirés de photos d’époque, de films ?

F.B. : J’ai ingurgité beaucoup de films et de photos. Après, il faut souvent reconstruire des images qui n’existent pas, tout imaginer et recomposer. Par exemple, la rue sur la couverture n’existe pas du tout.

 

Il y a un sacré travail dans la précision du dessin, avec tous les petits détails dans les bâtiments et les décors.

F.B. :Je ne m’en rends pas compte, j’ai l’impression que le bouquin demande ça. Quand notre héroïne se retrouve plongée dans ce monde, il ne fallait pas qu’elle puisse imaginer qu’il s’agisse d’un canular. D’ailleurs, Lewis dit ça dès la première page. Il fallait que j’insiste là-dessus, c’est-à-dire qu’elle peut regarder à perdre de vue et elle verra toujours New York.

L.T. : Cela permet de rendre l’histoire crédible. Quand je crée des histoires, il y a souvent une part de fantastique mais pour qu’on y croit, il faut que tout le reste soit crédible.

 

En effet, le côté surnaturel est très présent. D’où vient cette idée ?

L.T. : J’ai vu un reportage sur Arte qui raconte l’histoire de deux Anglaises qui ont vu des fantômes au petit Trianon au début du XXe siècle. Elles étaient en vacances à Versailles et, pendant quelques heures, elles ont été complètement bloquées dans une espèce d’espace-temps bizarre où elles voyaient des choses d’une autre époque. Elles ont cru voir Marie-Antoinette, des serviteurs, un homme à la peau grêlée, quelqu’un qui peint et un bâtiment de forme chinoise. Leur récit a donné lieu à un livre qui n’a jamais été pris au sérieux par les historiens, car il n’y a jamais eu de bâtiment chinois à cet endroit.

Puis dans les années 70, des gens se sont penchés là-dessus avec des plans d’époque et on a découvert qu’un bâtiment chinois avait vraiment existé. Les anglaises ont mentionné des vrais détails impossibles à connaître pour elles. Et tu te dis : “Waouh, si ça se trouve, elles ont fait un vrai voyage dans le temps et ça existe !“. Sauf qu’elles ne contrôlaient pas les corps dans lesquels elles étaient. Elles regardaient à travers des yeux qui n’étaient pas les leurs et après, elles en sont sorties.

F.B. : Cela fait un super pitch !

 

Dans la BD, les personnages sont aussi à la recherche d’une bombe atomique disparue. Là aussi, c’est tiré d’une histoire vraie ?

L.T. : En 1958, nous sommes encore en pleine Guerre Froide. Quand j’ai découvert que l’US Air Force a perdu une bombe atomique suite à la percussion entre un chasseur et un bombardier, j’avais tous les éléments pour faire un thriller fantastique.

F.B. : Ce qui était intéressant pour nous, c’est que les films nous ont habitués à des bombes atomiques impressionnantes, alors qu’à l’époque, c’était juste une espèce de cylindre avec quatre ailerons. On a essayé d’être le plus réaliste et rigoureux possible.

 

Et les personnages ne sont jamais ni tout blancs ni tout noirs.

L.T. : En effet, pour le personnage russe, on a envie d’être son ami au début, puis on apprend à le connaître. L’espion de la CIA n’est pas agréable, mais il est dans sa culture, son objectif d’espion. Il s’en fout des gens. Ce qui est intéressant quand on est scénariste, c’est de se dire : “OK, moi je n’agirais pas comme ça, mais lui il doit agir comme ça.“.

F.B. : J’apprends vraiment beaucoup au niveau du scénario avec Lewis, il a une vision très étonnante. Il décide qu’il n’y a pas de raison que les personnages connaissent tout, contrairement à nous, qui avons fait des recherches. Donc on ne va pas tout dire. On sent que derrière c’est solide, mais on ne sait pas exactement pourquoi. Je trouve que c’est une bonne façon de faire.

 

Merci messieurs, et vivement un prochain album !



En bref

Un one-shot
Une BD de : Franck Biancarelli, Lewis Trondheim
Édition : Le Lombard


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BennyB

Co-fondateur de la Loutre Masquée, il est né en 1743, un samedi. Son but dans la vie : rendre le monde meilleur, avec des sites internet à base de loutres. Et il trouve que Spirou a vachement plus la classe que Tintin, quand même.

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