« La longue marche des dindes » : interview de Léonie Bischoff


Dans le Missouri en 1860, le jeune Simon décide de parcourir les États-Unis avec un convoi de mille dindes pour aller les vendre.

Quand Léonie Bischoff adapte en BD le roman de Kathleen Karr « La longue marche des dindes », cela donne une BD « feel-good », un gros coup de cœur de la Loutre !

Nous l’avons rencontrée à Quai des Bulles, elle nous raconte les coulisses de cet album !

 

 

Qu’est-ce qui t’a donné envie de faire une adaptation de ce roman ?

Le western est un style qui me tentait depuis longtemps, mais je n’avais pas encore trouvé le bon projet. Quand les éditions « Rue de Sèvres » m’ont proposé d’adapter ce roman, l’ambiance et les personnages m’ont touchée. Très vite, je me suis attaché à eux et les ai visualisés, j’ai senti que j’allais avoir du plaisir à réaliser cet album.

 

As-tu rencontré l’écrivaine du roman Kathleen Karr ?

Malheureusement non, elle est décédée en 2017. Sa fille est ayant-droit. Elle a eu son mot à dire car j’ai apporté quelques petits changements dans le récit. Cela a bien sûr été validé avec elle. A part cela, j’ai eu complètement le champ libre pour l’adaptation.

 

Quels ont été ces changements ?

La seule chose qui m’a contrariée quand j’ai lu ce roman, c’est qu’il y a très peu de personnages féminins, et ceux qui sont là font tous très cliché : la gentille maîtresse d’école, la trapéziste un peu vulgaire, la méchante belle-mère, la jeune demoiselle en détresse, …

En tant que féministe, je suis attentive à cela. Je me rends compte que dans ma jeunesse, cela m’a pesé d’avoir aussi peu de personnages féminins intéressants. J’en ai discuté avec la fille de l’autrice. On était d’accord que de ce côté-là, le roman a un peu vieilli. Elle a juste demandé de ne pas changer le genre de Simon, car c’est un héros emblématique. Cela m’a paru approprié pour le personnage de Jo. Il y a cette idée de double pénalité, d’être noir et d’être une femme. On parle beaucoup de cela en ce moment. J’ai aussi trouvé intéressant qu’elle se découvre des talents aux armes ou à la chasse, des talents typiquement masculins !

 

L’histoire parle d’explorer le monde, de découvrir son talent, de déployer ses ailes… C’est quelque chose qui t’a touchée ?

Tout à fait ! Je me suis rendue compte qu’il y a un fil rouge dans presque tous les livres que j’ai fait, l’idée de conquérir plus d’espace que la petite boîte dans laquelle on a été enfermé par la société ou nos origines. Cette thématique se retrouve vraiment dans ce roman. Non seulement, le roman dit que chacun doit découvrir son talent, mais aussi qu’on ne peut pas tout faire tout seul. Simon doit s’entourer d’autres personnages pour réussir son projet. Il n’a aucune peine à admettre qu’il a besoin d’aide et à aller la chercher. Cela va à l’encontre du mythe américain du « self-made-man », ce qui m’a beaucoup intéressée.

Le roman reprend également pas mal de clichés du western : la rencontre avec les « native americans », les esclaves, les soldats. Par la naïveté ou la candeur de Simon, on dénonce de façon douce mais factuelle beaucoup de zones d’ombre de l’Histoire américaine. Je trouve cela chouette pour les enfants de pouvoir aborder ces problèmes. Aujourd’hui, on parle beaucoup des privilèges blancs. Une scène illustre ça très bien. Quand Jo se plaint qu’il a mal aux pieds, alors Simon réalise que Jo n’a pas de bottes. Cela évoque les privilèges que l’on peut avoir sans s’en rendre compte. Ce genre de scène pose dans nos esprits des petites graines de conscience auxquelles on pourra repenser plus tard.

 

Tu parlais de féminisme, on le retrouve aussi avec le personnage de Lizzie. Elle fait remarquer à Simon qu’il ne la regarde pas comme ses autres amis. Et aussi à la fin, elle refuse qu’on choisisse son destin à la place.

Dans le roman, on évoque l’idée d’une romance entre eux. J’ai choisi de rester plutôt sur l’amitié.Très souvent, les histoires se terminent par deux personnes qui tombent amoureux. Je pense qu’il y a vraiment d’autres choses intéressantes dans la vie. L’amour c’est super, mais l’amitié c’est vachement bien aussi. Ce personnage masculin ne s’est jamais posé de question sur Jo. Est-ce à cause de sa couleur de peau ? Du fait qu’elle était esclave ? Lizzie correspond à un cliché de fille, il ne la conçoit donc pas comme une égale. C’est un comportement qu’on retrouve souvent dans notre société.

 

Comment travailles-tu les dessins ?

Je crayonne d’abord avec un crayon bleu ciel, puis je fais le trait définitif avec un crayon bleu foncé. Si on regarde bien, on voit que le trait n’est jamais vraiment noir, il paraît parfois violet, parfois plus brun. Cela me permet de faire des nuances pour changer l’atmosphère. J’ai travaillé sur du A3 à l’horizontal, en faisant directement les double-pages. La couleur a été faire ensuite de façon numérique. Comme je dessine au crayon, je ne peux pas vraiment utiliser le pot de peinture pour mettre les couleurs. Il faudrait d’abord tout détourer à la main. Pour tenir les délais, j’ai fait appel à un aplatiste pour créer les calques des décors, des personnages etc. Cela m’a bien aidé, surtout pour dessiner les mille dindes !

Sur cet album, je me suis amusée à aller un peu plus loin dans la caricature des personnages : dans les expressions du visage, les proportions des corps, les mouvements. Cela donne un côté un peu cartoon. C’était très agréable à réaliser.

 

Merci beaucoup Léonie !

 



En bref

Un one-shot
Auteurs : Kathleen Karr et Léonie Bischoff
Editeur : Rue de Sèvres


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Découvrir nos interviews réalisées à Quai des Bulles 2022 !


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BennyB

Co-fondateur de la Loutre Masquée, il est né en 1743, un samedi. Son but dans la vie : rendre le monde meilleur, avec des sites internet à base de loutres. Et il trouve que Spirou a vachement plus la classe que Tintin, quand même.
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