Ecrit par Clément le 16 octobre 2026
“La Nef des Fous” raconte l’histoire d’un royaume farfelu dans une bulle sous-marine. L’intelligence n’est pas un pré-requis pour les gouvernants et les malheurs s’enchaînent. Le premier cycle de 7 tomes tourne autour du coup d’État par le Grand Coordinateur.
Ce nouveau cycle, prévu en 8 tomes, se focalise de son côté sur la disparition de la reine. Les choses avancent d’ailleurs dans ce quatorzième tome, avec la réception d’une demande de rançon, impossible à retracer grâce à son utilisation de lettres découpées dans de petites annonces.
Voici l’interview du scénariste et dessinateur Turf, avec lequel nous avons pu échanger sur son dernier album de “La Nef des Fous“ lors du festival Pré en Bulles à Bédée.
D’où vient le pseudonyme “Turf” ?
Turf : C’est Florian Ferrier, auteur de BD et romancier, qui me l’a trouvé au bout de trois ou quatre jours aux Beaux-Arts d’Angoulême. Mon vrai nom est Tursez. Pour ceux qui jouent au tiercé, ce sont les “turfistes“. Et en argot français, le “turf“, c’est aussi le travail. Comme j’étais un gros bosseur à l’époque, ça collait très bien et ça sonnait bien !
En revanche, ce que je ne savais pas, c’est que dans les pays néerlandophones, la tourbe ou le turf désigne le fumier ou le gazon. Quand mes albums ont été traduits là-bas, c’était tout de suite un peu moins glamour ! Mais en France, heureusement, ça passe très bien.
Comment t’est venue l’idée de “La Nef des fous” ?
Turf : Quand j’étais aux Beaux-Arts, je m’amusais à utiliser des titres de tableaux de Jérôme Bosch pour en faire de petites histoires illustrées. J’avais commencé par “Le Jardin des délices”, puis la deuxième histoire s’appelait “La Nef des fous”. Elle n’avait pas grand-chose à voir avec la série actuelle, mais il y avait déjà un robot et un savant fou créateur de machines. J’avais dessiné deux pages autour d’une jeune héroïne, puis je me suis retrouvé bloqué.
Plus tard, quand Guy Delcourt est venu à l’école pour préparer “Les Enfants du Nil” (un recueil réunissant les étudiants de ma classe), Thierry Cailleteau m’a aidé à écrire une histoire de cinq pages. J’y ai réintégré mes deux premières planches, réécrit la fin et repris le contrôle de mon idée.
Un ou deux ans après, j’ai essayé de donner une suite à ces personnages, mais ça ne fonctionnait pas. Un jour, j’ai posé sur papier deux listes : ce que je voulais raconter d’un côté, et ce que je voulais dessiner de l’autre. C’est de la fusion de ces deux listes qu’est née cette fameuse nef sous la mer abritant tout un royaume.
Dès le départ, souhaitais-tu dessiner cette série toi-même plutôt que d’être seulement scénariste ?
Turf : Oui. Mon tout premier album, “Les Remparts d’Écume”, réalisé avec Joël Parnotte, m’avait laissé un goût amer. J’avais été mis de côté en fin d’album. J’avais bien senti qu’à l’époque, la personne clé était le dessinateur, et que mon travail de scénariste ne comptait pas vraiment. Un autre auteur a repris le tome deux, puis la série s’est arrêtée.
Cependant, ce projet m’a énormément appris. En observant le travail de Joël à partir de mon storyboard, je me suis rendu compte qu’en poussant un peu plus mes propres dessins, je serais capable de raconter mes histoires moi-même. Jusqu’alors aux Beaux-Arts, je m’éparpillais beaucoup après trois ou quatre planches. Je me suis dit : “Et si je me lançais le défi de tout faire seul ?”
As-tu déjà une idée précise de ton prochain projet ?
Turf : Je pars sur un univers fantastique où tout reste à créer. Contrairement à une BD historique où l’on peut s’appuyer sur de la documentation existante, je pars d’une page blanche. Je dois d’abord concevoir les décors et l’univers visuel avant de pouvoir fixer mon scénario.
Mon métier reste avant tout de raconter des histoires : faire vivre des personnages, écrire des dialogues, puis enrichir le tout par le dessin et le découpage pour offrir plusieurs niveaux de lecture.
Visuellement, j’aimerais aller vers quelque chose de plus sombre, axé sur un vrai travail en noir et blanc, avec des jeux d’ombres, de lumières et des lavis en niveaux de gris. J’ai envie de retrouver cette matière et ce côté artisanat/bricolage que j’aimais expérimenter durant mes études. Mais pour l’instant, je me concentre sur la fin de “La Nef“; mon cerveau a du mal à mener deux gros chantiers de front !
Qu’attends-tu des séances de dédicaces en festival ou en librairie ?
Turf : C’est un mélange de tout : retrouver des fidèles qui me suivent depuis des années, mais aussi faire de nouvelles rencontres. C’est très gratifiant de voir que des gens s’évadent à travers mon univers et collectionnent mes albums ou mes objets dérivés.
Bien sûr, notre travail reste singulier et ne peut pas plaire à tout le monde. En tant qu’auteurs, nous sommes très sensibles. Quand on passe des mois dans sa bulle, entendre une critique négative fait toujours un petit pincement, même si l’on sait que nos univers imaginaires demandent un certain lâcher-prise de la part du lecteur.
Comment as-tu réalisé cette étonnante couverture composée de lettres d’imprimerie ?
Turf : Mon éditeur m’avait demandé si j’avais une idée de titre et de couverture. Je lui ai proposé “L’être anonyme”. Il m’a alors parlé d’un travail d’images fragmentées, ce qui a déclenché l’idée visuelle.
Pour la réalisation, j’ai préparé une base numérique avant d’imprimer mes planches de lettres. J’ai ensuite découpé et combiné une multitude de lettres papier – provenant de typographies préparées mais aussi de catalogues de prospectus aux couleurs d’automne !
Pour réussir le positionnement sans pouvoir crayonner ni gommer, j’ai mis au point une technique avec du scotch et une planche à découper : je fixais le visage repère, puis je positionnais chaque lettre une par une en ajustant la composition. Cela m’a demandé une journée de préparation sur ordinateur et trois jours de collage. C’était finalement assez rapide par rapport à certaines couvertures complexes qui peuvent me prendre jusqu’à deux semaines !
Après avoir bien rigolé dans ce nouveau tome, nous sommes pressés de dénouer cette disparition et espérons que ce bon roi Clément pourra enfin vivre ses vieux jours tranquille !
Merci beaucoup Turf pour cette superbe interview !
En bref
Série en cours (14 tomes parus)
Une BD de : Turf
Édition : Delcourt
Clément
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