Vauban : interview de Jean-François Miniac

Ecrit par McR le 09 décembre 2025

En cet hiver de l’année 1693, le vent souffle sur les murailles de Saint-Malo. Mais ce n’est rien par rapport à ce qui va survenir : le ciel s’éclaire car on attaque la ville ! La cité malouine est en danger…. mais comment en est-on arrivé là ?

Jean-François Miniac, scénariste de « Vauban », nous éclaire !

 

D’où vient cette idée de mettre en scène Vauban à Saint Malo ?

C’est notre éditeur Nicolas Anspach qui nous a lancé là-dessus. En visitant le château ardennais de Bouillon lors de la parution de la BD « Godefroy », il a eu une révélation comme une évidence. Vauban a en effet ceinturé cette ville belge. Tout un chacun connaît Vauban, et pourtant le territoire était encore largement vierge dans le neuvième art. Alors, Nicolas a souhaité me confier le scénario de ces premiers tomes…

 

Avec des contraintes ?

Pas vraiment. Avec pour seule indication : proposer un habile mélange de fiction et d’histoire, comme pour « Kathleen » de Patrick Weber et Baudouin Deville, la série majeure de la maison d’édition. De facto, je devais arpenter un territoire connu. Dans certains de mes écrits, j’étais déjà rompu à l’axe narratif qui préside à cette série : l’inclusion d’une fiction dans les failles de l’histoire.

 

C’est l’inverse de votre album précédent, « Oradour, l’innocence assassinée » ?

Totalement ! Notre Oradour a été qualifié d’« album historien » par l’agrégé Philippe Grandcoing. Son respect historique est tel que l’Association Nationale des Familles de Victimes d’Oradour-sur-Glane offre des exemplaires lors des visites officielles. Il est vrai que Robert Hébras, ultime témoin à l’égal de Camille Senon, nous a commandé cet album. Robert a présidé à sa réalisation jusqu’à sa disparition en février 2023, tout comme le président de l’ANFVOG, Benoît Sadry, d’une précision chirurgicale sur la connaissance de la tragédie du 10 juin 1944, et notre chère Camille, disparue centenaire voici un mois. A ses yeux, l’album revêtait une importance majeure, bien davantage que je le supposais. Nous avions eu grand plaisir à venir le lui présenter à Limoges.

 

Quant à Vauban, qui est-il réellement ?

Un nom universellement réputé et un homme méconnu du point de vue personnel. Cela tombe bien, car je me sers de ces interstices de l’histoire pour m’y faufiler et y construire une intrigue.

 

Cela en fait une personne mystérieuse voire romanesque ?

De prime abord, ce n’est pas l’angle qui prévaut quand il est question de ce bâtisseur. Oui, romanesque, et davantage qu’on ne le croit ! C’est précisément notre enjeu. Génie militaire célébré, grand commis de l’État, Vauban est un serviteur de premier ordre qui arpente le royaume de France durant des décennies, de chantier en chantier, au gré des affectations. Loin de son essentiel foyer morvandiau par obligation, cet homme-là vit une seconde vie sentimentale, additionnant notamment des aventures amoureuses à en croire la teneur du codicille secret de son véritable testament. Ce premier diptyque prend ainsi racine dans ce codicille dans lequel il demande à ce qu’une poignée de femmes – putatives mères d’enfants – héritent de lui. Dès lors, je m’empare d’un nom, celui de Mme Dietrich, et imagine le destin de son fils, le prénommé Ronan. Or, lors de l’attaque de la célèbre machine infernale sur Saint-Malo en 1693, un homme disparaît, autre faille exploitée…

 

Vous mêlez donc imaginaire et réalité ?

Pour partie ! L’enjeu autour de Ronan Dietrich relève de la fiction, tout en s’appuyant sur des personnages réels, tous, jusqu’au moindre second rôle. Voire de simples figurants.

 

Quant aux visages alors ? Tout est imaginé ?

Pour la plupart, oui et non. Pour chacun d’eux, j’ai proposé à notre complice Andrea Rossetto une série de trognes de seconds rôles du cinéma français. Ainsi, Dupuy s’inspire de l’acteur Sacha Pitoeff, Hardy de Charles Denner, Friant de Daniel Emilfork, Bertaudière de Michel Aumont, etc. (A vous de les reconnaître !)
Pour revenir à la question initiale, c’est paradoxalement l’étude fine des relations sourcées de ces véritables personnes qui permet de donner une couleur authentique au récit, d’émailler celui-ci d’anecdotes et de faits, et surtout qui autorise l’imagination à se déployer dans le cadre strict du carcan historique, à déduire le champ du possible à partir d’un réel attesté. Pour le reste, la part historique du récit, ma rigueur est extrême. Naturellement dans la mesure des sources documentaires, partiellement lacunaires pour ce XVIIe siècle.

 

Quelles sont les sources alors ?

Pour les faits historiques eux-mêmes, je me suis référé aux relations de première main, à savoir les comptes-rendus de Vauban à sa hiérarchie, comme aux récits de l’époque. Ainsi, les propos de Vauban d’ordre architectural, militaire ou stratégique sont puisés dans ses propres courriers, parfois mis dans la bouche de ses interlocuteurs. Par souci éditorial de s’adresser à un large lectorat, le vocabulaire de Vauban a parfois été modernisé, obéré de tournures jugées aujourd’hui désuètes.

 

Pourquoi débuter par Saint-Malo ? Vauban a construit partout en France.

Un choix tout personnel puisque, d’une famille servannaise depuis la Révolution, j’ai l’histoire malouine à cœur, et particulièrement celle de son ancien faubourg Saint-Servan. Une évidence surtout car, par son chapelet de forts, Vauban a littéralement façonné la baie, la plus belle du monde selon feu Alain Colas. Au XVIIIème siècle, le naturaliste Buffon estimait que le point de vue embrassé depuis la butte servannaise du Gras-Larron était le plus beau panorama en Europe. Il y aura pu admirer les œuvres de Vauban…

 

Donc Saint-Malo n’est pas le site le plus emblématique de Vauban ?

Oui et non. Non, car dans la mémoire collective, son nom reste davantage associé à la citadelle de Besançon, à celle de Lille aussi. Aujourd’hui, douze de ses fortifications sont inscrites sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO : Arras, Besançon, Blaye/Cussac-Fort-Médoc, Briançon, Camaret-sur-mer, Longwy, Mont-Dauphin, Mont-Louis, Neuf-Brisach, Saint-Martin-de-Ré, Saint-Vaast-la-Hougue et Villefranche-de-Conflent. Pour autant, au large de la cité corsaire, le fort de la Conchée était considéré par Vauban comme « la plus belle forteresse du royaume, la plus difficile à bâtir, la mieux entendue », selon ses mots adressés à Louis XIV.

 

Pouvez-vous nous éclairer un peu sur la célèbre machine infernale ?

Cette machination (rires) – un navire bourré d’explosifs destiné à embraser la poudrière de la ville et à anéantir la cité – est un événement emblématique de l’histoire de Saint-Malo, à comparer avec le bombardement sur l’intra-muros de l’été 1944. D’ailleurs, la chanson populaire « La Mère Michel » y ferait référence. Prenant appui sur une source incontestable, un courrier du duc de Chaulnes, j’ai choisi de dater l’événement d’un autre jour que celui communément admis et véhiculé, parti pris d’ailleurs corroboré par Gilles Foucqueron dans son livre illustré Saint-Malo en l’Isle.

 

Le plus grand défi reste la représentation du nid corsaire ?

J’attache une grande importance à tutoyer la véracité visuelle, à défaut de vérité, songeant toujours à quelque peu satisfaire de rares spécialistes. Un conséquent travail documentaire surplombe notre représentation de Saint-Malo. Un plan précis de la ville a été établi, rue par rue, pour situer les visuels de bâtiments contemporains à Vauban, ceci afin que nos personnages suivent un parcours logique dans la cité, ce dans un décor rigoureusement attesté. Auteur d’un fidèle plan-relief de Saint-Malo en 1758 établi d’après les cadastres, le Malouin Gilbert Louet nous a aussi livré les vues numériques de son plan dont nous avions besoin, notamment pour Saint-Servan. De même, l’éminent historien de Saint-Malo qu’est le Dr. Gilles Foucqueron, par ailleurs ayant-droit de feu Michel Plessix, a eu la gentillesse de nous accompagner, par ses conseils avisés au fil de la réalisation. Son si complet Saint-Malo, deux mille ans d’histoire demeure la Bible des amoureux de l’histoire malouine.

 

Mais la Seconde Guerre Mondiale est passée par là et la ville a largement été détruite lors de sa libération en 1944…

En grande partie pour l’intra-muros. Pour autant, Saint-Servan a été grandement épargné. Ainsi, avec Nicolas, nous avons eu le plaisir de visiter longuement la discrète malouinière de la Giclais en compagnie de son heureux propriétaire qui nous a largement ouvert son domaine, nous permettant de photographier chacun des pièces. Un autre lieu majeur de l’album, l’ancien corps de garde du XVIIe siècle de la cité d’Aleth, a aussi survécu à ces affres de la Seconde guerre mondiale. Alors isolé sur cette presqu’île, la maison était idéale pour situer les ravisseurs et leur otage. Son propriétaire m’a également permis de visiter les lieux pour en comprendre l’agencement intérieur. Cette « maison aux volets bleus », Les Côtières, appartenait jadis à mon arrière-grand-père Paul.

 

Un mot sur l’hôtel particulier de Vauban à Paris ?

Oui, cet hôtel est aujourd’hui détruit. Seule une plaque commémorative indique son existence passée sur l’édifice actuel. Et son absence d’iconographie dans la bibliographie sur Vauban était un écueil pour l’authenticité visuelle de notre récit. Or, en fouinant dans les collections d’un musée parisien, j’ai eu la chance de tomber sur une gravure du quartier qui, par recoupement, m’est apparu comme représentant également l’hôtel ! Elle constitue aujourd’hui la seule référence visuelle pour cet immeuble, à ma connaissance, qui figure fidèlement dans notre album.

 

Comment avez-vous procédé pour le mobilier ?

Hormis ces reportages sur ces deux lieux et quelques références sur le rare mobilier malouin du XVIIe siècle, le travail documentaire sur les intérieurs, le mobilier, est essentiellement celui d’Andrea, mon complice dessinateur.

 

Et pour la marine à voile ?

J’ai également laissé à Andrea le soin de se documenter sur la marine à voile de l’époque. A cet égard, je remercie le dessinateur maritime Franck Bonnet qui a eu la gentillesse de regarder les planches et de nous prodiguer quelques conseils avisés.

 

Un mot sur votre collaboration visuelle avec Andrea Rossetto ?

Un bonheur. Des plus fluides, notre collaboration est un vrai plaisir. Ensemble, nous avions déjà travaillé sur deux albums et c’est tout naturellement que j’ai proposé son nom à Nicolas qui a été séduit par son trait réaliste. Nos échanges sont constants, du rough à la couleur. Après validation et ajustement du scénario par l’équipe éditoriale, je fais un reportage photographique sur les lieux puis je fournis les roughs à Andrea, ensuite on se consulte à chaque étape, crayonné et encrage. Par chance, Andrea et moi avons la même vision de la mise en scène : attention portée aux points focalisants, aux formes des cases, à leur grandeur, à leurs ouvertures éventuelles, aux rythmes des ensembles de cases, etc. Naturellement, si le type de dessin appelait un « quatre bandes », nous l’adopterions. Mais ce n’est pas le cas avec Andrea. C’est pourquoi il suit grandement les roughs que je lui propose, les enrichissant parfois par des modifications que j’estime judicieuses. C’est là une source de satisfaction pour un scénariste pour lequel l’écriture ne se limite pas à la livraison du seul texte et se poursuit par l’écriture visuelle.

 

Voire sur la couleur ?

Oui, pour le suivi de nos choix esthétiques et les éventuels ajustements chromatiques. Il est vrai que, pour les auteurs comme pour la maison, la couleur n’a pas été une partie de plaisir en raison de la communication fantomatique du coloriste et de son mode de travail si particulier.

 

Incidemment, quelques questions parcourent votre récit ?

Bien entendu. Le figure de Ronan Dietrich porte la question de la paternité cachée, celle aussi de la culpabilité éventuelle du géniteur, Vauban en l’espèce, celle aussi de la construction individuelle de l’enfant par rapport à cette figure paternelle absente. Ces sujets s’avèrent contemporains, ils peuvent faire échos dans nos sociétés occidentales aux cellules familiales de plus en plus éclatées.

 

Comme la question de la religion ?

Dans ce diptyque, l’autre grande question en filigrane est en effet celle des guerres de religion, en l’espèce entre Catholiques et Protestants. Il est fascinant de constater la similitude des mécanismes humains et sociétaux mises en œuvre par ces tensions religieuses au XVIIème siècle et celles d’aujourd’hui, notamment autour de la question de l’islam en France et de son dévoiement islamiste.

 

Une satisfaction particulière ?

Je suis content que la maison ait finalement accepté que la charte graphique de la collection use des ”13 couleurs de Vauban”, des couleurs authentiques sélectionnées, validées et nommées par l’ingénieur, à destination de la marine royale. Redécouverte par l’architecte naval Jean Boudriot, cette palette officielle de la marine établie sous le Roi-Soleil est aujourd’hui développée par Les Malouinières. Ainsi, la couleur des pages de garde de ce premier opus est un authentique bleu Vauban ! Cette palette sera notre référence pour la colorisation des navires français présents dans le tome 2.

 

Bon vent à la collection !

Merci ! Puisse-t-il nous porter loin. Andrea et moi travaillons sur le second tome du diptyque qui sortira pour Quai des Bulles 2026, décalé à la mi-octobre en raison de la Route du Rhum. Pour l’heure, l’accueil de l’album a été enthousiasmant au festival Quai des Bulles 2025 où nous le présentions en avant-première. Nous y avons notamment rencontré de véritables passionnés du personnage comme des amoureux de la cité corsaire, notamment des propriétaires de malouinières, le témoin de mariage d’un descendant de Vauban, des guides de sites Vauban… Autant de passeurs de l’histoire !

 

D’autres projets peut-être ?

Bien entendu, dont un nouvel album avec le dessinateur Bruno Marivain, prévu pour le premier trimestre 2027, un récit d’espionnage dans la France de l’Occupation. Mais c’est une autre histoire…

 

 



En bref

Série en cours (1 tome paru 2)
Une BD de : Andrea Rossetto, Jean-François Miniac
Édition : Anspach


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McR

McR a est un homme barbu mais pas méchant. Il a connu la préhistoire, et grâce à un accélérateur de particules, il a pu rejoindre la communauté.

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